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Full text of "La menuiserie"

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LA MENUISERIE 



LA MENUISERIE 



Fig. 1. 



Armoire à deux corps en noyer ciré. 
(xvi« siècle) 





LES ARTS DE L’AMEUBLEMENT 



LA 

MENUISERIE 

PAR 

HENRY HAVARD 

Inspecieur des Beaux- Avis 
Membre du Conseil supérieur 



Cent Illustrations par A. MANGONOT 




PARIS 

LIBRAIRIE CHARLES DELAGRAVE 

15, RUE SOU FFLOT, I 5 



Tous droits réservés. 



Il a été imprimé 100 exemplaires de cet ouvrage sur japon 
des manufactures impériales , numérotés et signés. 




EPuis une trentaine d’années, une heureuse ré- 
volution s’est opérée dans le goût, et non seu- 
lement en France, mais encore à l’étranger, 
tout ce qui se rapporte directement ou indi- 
rectement à l’ameublement a pris une impor- 
tance inattendue dans les préoccupations des gens du monde 
aussi bien que des artistes. Ces mille et un objets, compagnons 
fidèles de tous nos instants, trop longtemps dédaignés, injuste- 
ment méconnus, ont reconquis dans l’estime générale la place 
à lacjuelle ils avaient droit. On commence même à s’apercevoir 
que les ai'fs de V ameublement ne sont point aussi inférieurs 
qu’on veut bien le prétendre à ce qu’on nomme communément 
les beaux-arts. En tout cas, les satisfactions cju’ils procurent 
à ceux qui savent les apprécier, les problèmes variés qu’ils sou- 
lèvent, les beautés spéciales qu’ils présentent, justifient ample- 
ment l’intérêt qu’on leur témoigne. 

Une autre raison doit encore nous faire souhaiter de voir 
leur étude se généraliser en France. Le soin de conserver notre 
suprématie artistique quelque peu menacée nous impose le de- 
voir de familiariser nos jeunes gens avec les innombrables appli- 
cations de procédés toujours ingénieux, souvent très savants, 
qu’exige l’exercice de ces différentes professions. Il importe, 
en effet, à tous ceux qui se destinent à la pratique des arts in- 
dustriels d’apprendre de bonne heure cjue chacun d’eux possède 
son esthétique particulière et que, suivant les matières qu’il 
met en œuvre, il se trouve soumis à des lois spéciales qu’il ne 





VI 



AVERTISSEMENT 



lui est pas permis d’enfreindre, à des règles étroites qu’il lui 
est interdit de transgresser. 

Chaque matière, en effet, comporte une contexture, une duc- 
tilité, une densité qui lui sont en quelque sorte personnelles et 
dont les qualités mêmes imposent à l’artiste la nécessité de 
recourir à un traitement spécial. Il est clair, par exemple, que 
les fibres souples et tenaces du bois ne sauraient être taillées 
comme le grain sec et cassant de la pierre ou du marbre, et 
les façons qui conviennent à la pierre, au marbre ou au bois ne 
sauraient convenir à l’argile qui, flexible et malléable, se mo- 
dèle à la main, ou aux métaux qui se fondent ou se martèlent. 

Parmi ces derniers, le degré de dureté, la fusibilité plus ou 
moins grande, aussi bien que la valeur intrinsèque, forcent l’ar- 
tiste à employer pour chacun d’eux des procédés différents. 
Il n’y a que des rapports très lointains entre la mise en œuvre 
du fer qui se forge par grandes masses et celle de l’or qu’on 
fond et cisèle par petits lingots. Or ces traitements si divers ne 
sont point inutiles à approfondir. C’est faute d’avoir appris à 
les connaître que les gens du monde exigent si souvent d’indus- 
triels trop empressés à leur plaire, qu’ils donnent à certaines ma- 
tières des formes qui seraient mieux appropriées à des objets 
de nature très différente. C’est à cette même ignorance qu’il faut 
attribuer le manque d’originalité, de convenance, de la plupart 
des modèles qui, dessinés par des artistes cependant fort ha- 
biles, pourraient s’appliquer aussi bien à la céramique qu’à la 
métallurgie. 

Un vase, quelle que soit sa destination, doit revêtir une forme 
particulière suivant qu’il est en or, en argent, en bronze, en por- 
celaine, en faïence, en marbre ou en bois, et cette forme doit 
être assez caractéristique pour qu’à première vue, et par la 
seule contemplation de son galbe, on puisse découvrir de quelle 
matière il est fabriqué. 

C’est pour remédier à ce manque de connaissances, si fâcheux 
à tous égards, que nous avons entrepris de publier cette petite 
bibliothèque des Arts de V ameublement. Nous avons pensé 
rendre aux amateurs de beaux meubles et aux gens du monde 
un véritable service, en leur permettant de se pénétrer des dif- 



AVERTISSEMENT 



VII 



ficultés pratiques et des exigences que présente la mise en œu- 
vre des divers matériaux plus particulièrement employés dans 
chacun de ces différents arts, et du genre de beauté auquel ils 
peuvent prétendre. Nous sommes, en outre, convaincu que les 
professeurs et les élèves de nos écoles d'art décoratif nous 
sauront gré d’avoir précisé à leur intention les conditions de 
construction, d’équilibre, de statique, auxquelles doivent se 
conformer les principaux ouvrages du mobilier, pour répondre 
aux règles de convenance, d’élégance et de solidité indispen- 
sables. 

Ayant à résoudre un problème particulièrement délicat, nous 
nous sommes adressé à un écrivain dont la compétence en ces 
matières est universellement reconnue. M. Henry Havard a 
bien voulu se charger non seulement d écrire spécialement 
pour nous la suite de monographies dont nous commençons 
aujourd’hui la publication, mais encore d’en diriger et d’en 
surveiller l’illustration, de façon que texte et dessins forment 
un tout d’une homogénéité parfaite. 

Nous n’avons pas besoin de présenter M. Henry Havard à 
nos lecteurs. Les hautes fonctions qu’il occupe au ministère de 
rinstrnetion publique et des beaux-arts, l’incontestable auto- 
rité qu’il a su acquérir comme critique d’art, la part considé- 
rable qu’il a prise à l’organisation des Expositions universelles 
d’Amsterdam en 1883 et de Paris en 1889, la faveur exception- 
nelle que le public a toujours témoignée à ses ouvrages, ont 
fait assez connaître l’historien de V Art hollandais^ l’auteur de 
V Art dans la maison et du Dictionnaire de V ameublement^ pour 
que toute présentation soit au moins inutile. Ce dont nous 
pouvons assurer nos lecteurs, par contre, c’est que M. Henry 
Havard a apporté dans la rédaction de ces petits volumes non 
seulement le même soin, la même conscience que dans ces 
magnihques et coûteux ouvrages qui ont fait sa réputation, 
mais aussi ce style simple, élégant, précis, et surtout cette 
clarté d’exposition qui donnent à ses écrits une si grande va- 
leur didactique. 

Nous n’avons, d’autre part, rien négligé pour c|ue ces petits 
livres, malgré leur prix infime, constituent à leur tour de véri- 
tables œuvres d’art. L’illustration, confiée à des artistes éprou- 



VIII 



AVERTISSEMENT 



vés, a été exécutée avec une attention exceptionnelle, et nos gra- 
vures, relativement très nombreuses, — plus de cent par vo- 
lume, — peuvent lutter comme finesse et comme beauté avec 
celles des publications de grand luxe. Le caractère, entièrement 
neuf, a été, après de nombreux essais, choisi par l’auteur lui- 
même, à cause de ses qualités de netteté et de lisibilité; enfin 
le papier, d’une pureté absolue, exempt de charge^ et la reliure 
souple qui les enveloppe, achèvent de faire de ces jolis volu- 
mes de véritables petits modèles de typographie. 

Faut-il ajouter que si nous leur avons donné ces qualités 
d’élégance et de recherche, c’est que nous avons voulu que 
leur possession pût être souhaitée par tous les jeunes gens 
comme une récompense ? La petite bibliothèque des Arts de 
V ameuhlemeni a, en effet, sa place marquée dans toutes les 
mains. Sa lecture comporte la meilleure des « leçons de cho- 
ses » qu’on puisse désirer; car les curieuses questions qu’elle 
apprend à résoudre sont de chaque jour, et leur solution, tout 
en formant notre goût, nous enseigne mille faits généraux qu’il 
est indispensable de connaître. 



Charles DELAGRAYE. 



Lk MENUISERIE 



PREMIÈRE PARTIE 



FABRICATION 




1 



DÉFINITION DE LA MENUISERIE. DIFFERENTES SORTES 

DE BOIS qu’elle MET EN ŒUVRE. 

N donnait autrefois le nom de Menui- 
serie à tous les ouvrages de petites 
dimensions exécutés par les différen- 
tes industries qui, de près ou de loin, 
touchent à rameublernent. C’est ainsi 
que les orfèvres, pour ne citer qu’un 
ou deux exemples , distinguaient les 
œuvres de grosserie de celles de menuiserie et portaient, sui- 
vant la taille des pièces qu’ils façonnaient, le titre &' orfèvres 
grossiers ou à' orfèvres menuisiers. Un édit de Henri II, con- 
cernant le « fait d’orfèvrerie » et donné au mois de mars 1554, 
ne permet de « travailler l’argent, soit en grosserie, soit en 
menuiserie », qu’à un certain titre. Chez les potiers d’étain 
la même division existait, et le Tarif général des droiets des 
sorties et entrées du Pioyaume , établi en 1664, porte que 
l’étain « ouvré, menuisé et sans menuiserie » payera cent 
sols « le cent pesant ». Ces façons de parler étaient encore 
en usage à la fin du xvii® siècle, car Furetière écrivait 




4 



LA MENUISERIE 



en 1686 : « Les orfèvres appellent ouvrages de menuiserie 
les petits ouvrages d’or et d’argent qu’ils fabriquent, comme 
anneaux, boucles, crochets, etc., ce qu’ils opposent à la 
grosserie, qui se dit de toutes sortes de vaisselles et de gros 
ouvrages. » Néanmoins-, dès le xvi® siècle, on avait pris l’ha- 
bitude de désigner sous le nom de menuisiers, sans autre 
qualification, les « charpentiers de la petite cognée », qui 
exécutaient les ouvrages faits de « menus bois » ou « me- 
nuise^ » ; et sous le nom de menuiserie proprement dite on 
englobait ; 1® tous les ouvrages de bois « taillés et assem- 
blés avec propreté et délicatesse » ; 2° a tout le bois taillé et 
raboté » destiné à l’aménagement, la décoration intérieure 
et l’ameublement d’un édifice. 

Limitée à cette spécialité, la menuiserie ne laissa pas 
que de constituer une industrie des plus importantes. De 
tous les matériaux mis en œuvre dans la confection du mo- 
bilier, il n’en est aucun qui soit plus généralement em- 
ployé que le bois, et qui convienne à un plus grand nombre 
d’usages. Son prix relativement peu élevé, sa légèreté spé- 
cifique, sa résistance, sa souplesse, son élasticité, sont 
autant de qualités qu’aucune autre matière ne montre à un 
égal degré ; alors que l’étonnante variété des formes aux- 
quelles il se plie et les précieuses ressources décoratives 
qu’offrent son grain, sa fibre, sa couleur, — suivant l’es- 
sence choisie et les façons qu’il reçoit, — recommandent 
son emploi d’une manière toute spéciale. 

A ces avantages déjà si nombreux il convient d’ajouter 
l’agrément qu’il présente au toucher. Ses contours, en effet, 
n’ont jamais cette rigidité, cette dureté qui sont caractéris- 

1. Au xviii® siècle, on désignait encore sous le nom de menuise le 
bois à brûler « qui estoit trop petit pour estre mis avec les bois de 
compte ou de corde ». L’article II du Règlement de 1724 défendait 
aux marchands de « triquer le bois de menuise » pour le mélanger 
avec d’autre bois plus fort et plus long. 



LA MENUISERIE 



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tiques du métal, et sa température, qui semble se rappro- 
cher de celle du corps humain, ne cause point l’impression 
désagréable qu’on éprouve trop souvent au contact de la 
pierre ou du marbre ^ Cette heureuse propriété vient de 
son peu de conductibilité. La sensation de froid ressentie 
par notre épiderme au toucher de certains corps solides 
est, on le sait, en raison directe de la faculté que ceux-ci 
possèdent de transmettre la chaleur. Plus leur conductibi- 
lité est grande, plus l’élévation de température qui leur est 
communiquée par le contact de notre peau est vite absor- 
bée et transmise rapidement aux parties avoisinantes. Or 
la conductibilité du bois de noyer est seulement de 0,10; 
celle du sapin, de 0,17 ; celle du chêne, de 0,21, alors que 
la conductibilité du marbre s’élève à 3,48, et que celles du 
zinc, du fer et du cuivre vont de 28 à 64. 

Toutes ces qualités si variées, si nombreuses, précieuses 
à tant de titres, ont fait rechercher le bois pour les apj)lica- 
tions et les usages les plus divers ; mais toutes les essen- 
ces ne sont pas propres aux mêmes ouvrages. On a donc 
grand soin de choisir celles qui conviennent le mieux aux 
travaux qu’on entend exécuter. 

Les diverses espèces employées dans la menuiserie sont 
le chêne, le peuplier ou grisard, l’orme, le frêne, le noyer, 
le poirier, le hêtre ou fayard, l’érable indigène, le tilleul, 
le sycomore, l’aulne, le charme et le merisier. Autrefois on se 
servait aussi beaucoup de châtaignier. Nos forêts du centre 
de la France en fournissaient des grumes superbes, mesu- 
rant parfois plusieurs mètres de circonférence. La couleur 
de ce bois d’un beau jaune clair, ses fds droits et parallèles; 
sa propriété de ne se i)oint laisser attaquer par la 'ver- 
mine le faisaient rechercher, et l’on peut encore voir, dans 
les combles de nos anciens édifices, dont les charpentes 
sont très souvent faites de ce bois, combien l’estime dans 



1. Voir VArt dans la maison^ édition in-S”, tome P’’, p. 40. 



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LA MENUISERIE 



laquelle on le tenait était justifiée. Mais Thiver de 1709, 
qui fut particulièrement rigoureux, détruisit presque tous 
les châtaigniers dont le centre de la France était couvert. 
Ces beaux arbres furent gelés; on dut les abattre; et, trop 
impatients pour laisser à ces géants de nos forêts le temps 
nécessaire à leur croissance, nos paysans exploitèrent dé- 
sormais le châtaignier en taillis, de sorte que ce bois pré- 
cieux ne sert plus guère aujourd’hui qu’à faire des échalas, 
des cerceaux ou des treillages b 

Parmi les bois qui pourraient également être utilisés par 
la menuiserie,- il convient de citer l’acacia et le bouleau, 
qui , injustement négligés , sont accaparés par certaines 
industries spéciales , par les tourneurs notamment et les 
charrons. Enfin, il nous faut encore mentionner le pitch-pin, 
nouvellement adopté pour la confection des mobiliers d’été,, 
ainsi que le pin, le sapin et le mélèze, par lesquels nous ter- 
minerons cette énumération, et qui ne sont guère employés 
que dans la menuiserie commune. 

Ces différents bois, à l’exception du pitch-pin, qui se tire 
d’Amérique, et de diverses essences de chêne et de sapin 
qui nous viennent du Nord, sont produits par notre sol et 
donnent lieu à un commerce considérable. La plupart d’en- 
tre eux se distinguent par des qualités spéciales qui les ont 
fait particulièrement adopter pour certaines sortes de tra- 
vaux; mais de tous c’est le chêne qui convient le mieux aux 
ouvrages de la menuiserie. Soit qu’on se préoccupe surtout 
de l’élasticité, de la résistance et de la durée, soit, au con- 
traire, qu’on ait plutôt en vue la variété du grain, l’homo- 
généité, la finesse des fibres, c’est à lui qu’on accorde pres- 
que toujours une juste et légitime préférence. 



1. Il nous souvient d’avoir traversé en Corse la forêt de Yizzavona, 
qui comptait des milliers de ces beaux châtaig-niers, âgés de deux ou 
trois siècles et mesurant plusieurs mètres de circonférence. Cette 
admirable forêt, inexploitée à cause du manque de routes, peut don- 
ner une idée de ce qu’étaient nos anciens bois de châtaigniers. 



LA MENUISERIE 



7 



On emploie dans la menuiserie courante deux sortes de 
Chêne : le dur et le tendre. Le chêne dur était autrefois 
nommé hois de pays, parce qu’il se tirait de France. Le 
Bourbonnais et la Champagne en approvisionnaient Paris. 
Il y parvenait en grume, c’est-à-dire abattu, coupé, mais non 
équarri ; de plus, il était flotté. Le bourbonnais ne jouissait 
que d’une médiocre réputation. Il passait pour se tourmen- 
ter. Il lui arrivait assez souvent, une fois converti en pan- 
neaux, de se coffiner ou de se fendre. Sa couleur d’un gris 
pâle était, en outre, peu appréciée. Aussi le réservait-on 
pour les bâtis , et surtout pour les ouvrages ordinaires 
réclamant que de la solidité. Le champagne était plus 
estimé. Moins dur et moins noueux que le bourbonnais et 
d’une couleur jaune plus agréable, il était fort employé 
dans la menuiserie en bâtiment, et, refendu en minces 
voliges, on l’utilisait pour les lambris. 

Le chêne tendre, qu’on désigne sous le nom de bois de 
Lorraine ou des Vosges, indépendamment de sa qualité 
d’être moins rebelle à l’outil, se distingue par sa belle 
couleur d’un jaune clair, parsemée de petites taches rou- 
ges. Son riche veinage est, en outre, agréable à l’œil ; son 
grain résistant, qui se prête bien à la sculpture, se pré- 
sente presque toujours sans nœuds ni gales. Aussi n’a-t-on 
cessé de l’employer à la confection des lambris et des meu- 
bles à bâtis et à panneaux, comme armoires, buffets, etc. 
Enfin, parmi les essences françaises il faut encore mention- 
ner le chêne de Fontainebleau, qui tient, comme qualité, 
le milieu entre le bois des Vosges et le bois de pays. Sa 
couleur surtout est fort belle, mais il est particulièrement 
sujet à se piquer aux vers. 

Malheureusement le dépeuplement de nos forêts et l’im- 
possibilité de se procurer en nombre suffisant de beaux 
arbres grandis sur notre sol, ont, dès le xvii® siècle, obligé 
nos industriels à se pourvoir à l’étranger. Dej)uis deux 
cents ans, on importe par quantités en France les chênes 



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LA MENUISERIE 



du Nord, connus dans le commerce sous le nom de hois de 
Hollande, parce qu’ils ont été longtemps expédiés de ce 
dernier pays , où ils étaient préalablement débités en plan- 
ches ou plateaux. Enfin l’établissement des chemins de fer 
a permis à nos menuisiers parisiens de s’approvisionner en 
partie de chênes tirés des immenses forêts de la Hongrie. 

Les piqûres de vers ne sont malheureusement pas les 
seuls défauts qui se rencontrent dans les diverses sortes 
que nous venons de passer en revue. On peut citer encore 
\ aubier, les flaches, les nœuds, les malandres, les gelifs ou 
gelioures [giçelures en termes d’ouvrier), \qs gales, fistu- 
les, les rougeurs ou écliauffures, la pourriture, etc. 

On donne le nom à' aubier à la dernière croissance de 
l’arbre, c’est-à-dire à la couche qui se trouve entre l’écorce 
et le bon bois (voir fîg. 6, cote a). Le menuisier a grand 
soin de retrancher cette couche , qui en séchant devient 
blanche, et avec le temps tombe en poussière. Sous l’ancien 
régime, alors que l’exercice des diverses professions était 
gouverné par des règlements étroits, il était sévèrement in- 
terdit d’employer l’aubier pour aucunes sortes d’ouvrages L 

Les flaches proviennent d’un équarrissage mal conduit 
et qui, n’ayant pas été fait à vive arête, entraîne une perte 
sensible lorsque ensuite on débite et corroie le bois pour 
s’en servir. 

On sait en quoi consistent les nœuds. Ils marquent le 
passage des branches à travers le corps de l’arbre, et non 
seulement ils séparent les fils du bois, mais, quand celui-ci 
est refendu, ils trouent les planches de peu d’épaisseur. 

1. Dans Y Ordonnance du 4 septembre 1382, il était fait expressé- 
ment défense aux menuisiers de travailler « les bancs de taille 
(c’est-à-dire sculptés) ne à colombes (colonnes) et dreçoirs tant de 
taille comme autres » dans un bois où il y avait de l’aubier. Il était 
également interdit de faire des coffres à queue d’aronde où il y eût 
de l’aubier. Celui-ci était proscrit, au surplus, de tous les ouvrages 
de menuiserie, même des bancs de taverne. 



LA MENUISERIE 



9 



On appelle malandres des veines tantôt rouges et tantôt 
blanches qui sont sujettes à se pourrir rapidement; gelifs, 
les fentes que produit la gelée ; et gales, des défauts assez 
semblables à de petits nœuds qui défigurent la surface de 
certains bois, sans entraîner pour cela leur mise hors de 
service. 

Enfin les fistules sont le résultat de coups de hache ou de 
cognée maladroitement donnés lorsqu’on abat l’arbre ou 
lorsqu’on l’équarrit ; et les rougeurs ou échauffures indi- 
quent un commencement de pourriture. 




Fig. G. — Grnime avec sou écorce. — a, l'aubier. 



Après le chêne, c’est le Noyer qui est le plus emjiloyé 
dans la menuiserie. Il est d’autant plus apprécié pour les 
beaux ouvrages, que sa fibre très homogène se prête admi- 
rablement à la sculpture. On distingue deux sortes de 
noyer, le blanc et le noir. Le blanc, apjielé communément 
noyer femelle, est le moins estimé, quoique étant le plus [>ro- 
j)re aux travaux d’assemblage. Il provient d’arbres jeunes, 
ou qui ont acquis leur développement dans des terrains 
humides. Le noir est ferme, plein, très dur. Sa couleur est 
d’un gris jaunâtre assez foncé, avec des veines souvent très 
riches teintées de noir. Malheureusement il est assez sujet 
aux vers. 

L’Orme est un bois liant, d’un grain serré et veiné. Sa 
couleur est tantôt rougeâtre , tantôt jaune tirant sur le 
vert. Son aubier est assez dur pour pouvoir être employé. 
Il présente, en outre, peu de nœuds. 



10 



LA MENUISERIE 



Le grain du Hêtre est serré. C’est un bois plein et de 
fd; sa couleur d’un blanc roussâtre est agréable à l’œil. Il 
n’a point d’aubier, mais il est sujet à s’échauffer et à être 
piqué. Si sec qu’il puisse être, il se tourmente toujours, 
ce qui empêche de s’en servir dans le bâtiment et oblige 
de le réserver pour les sièges. 

Le Tilleul, autrefois très usité pour les lambris, au- 
jourd’hui injustement délaissé, est un bois blanc, uni, qui 
prend aisément la colle, se coupe bien et convient admi- 
rablement pour les ouvrages de sculpture. Il se laque à 
merveille; par contre, il dure peu. 

Le Merisier est tendre , facile à travailler, accepte bien 
le poli, la couleur et le vernis; il est en outre agréablement 
veiné, et sa fibre, naturellement d’un gris rougeâtre, teinte 
en rouge simule l’acajou. Jadis il n’était guère employé qu’en 
Bretagne. On en fait aujourd’hui quantité de sièges communs. 

Le Peuplier ou Grisard, bois blanc et mou, difficile à 
travailler, est réservé, nous l’avons dit, pour le remplissage 
et la menuiserie commune. Il en est de même de I’Aulne. 
Quant au Sapin, bois tendre et de fil, mais de dureté iné- 
gale et sujet à s’échauffer, on l’utilise surtout dans les 
ouvrages légers et de peu de durée. Pour prolonger sa 
conservation, les menuisiers en bâtiment le revêtent de 
peinture à l’huile. 




Fig. 7. — Les scieurs de long. 



II 



DE LA FAÇON DONT LE BOIS EST DEBITE ET DES PRECAU- 
TIONS EXIGÉES POUR SA MISE EN ŒUVRE. 



Autrefois le bois était livré au menuisier en grume, c’est- 
à-dire coupé dans son épaisseur, mais non équarri, et con- 
servant encore son écorce. Le menuisier le divisait lui- 
même à la scie, le tranchant dans le sens de sa longueur 
en planches ou en plateaux de diverses forces. Cette 
opération, qu’exécutaient des ouvriers spéciaux, nommés 




Fig. 8. — Petite grume prête à être 
équarrie. — a, les dosses. 




Fig. 9. — Grosse grume prête à être 
équarrie. — a, les dosses. — b, les 
coutre-dosses. 



scieurs de long, ne laissait pas que de demander heaucou}) 
de temps. Elle était, en outre, assez délicate. 

Le premier soin du menuisier en recevant une grume était 
de la dépouiller de son écorce, puis de l’équarrir en enle- 
vant les dosses, c’est-à-dire l’aubier (voir lîg. 8, cote a). Mais 
comme avant tout on se préoccupait de perdre le moins de 
bois possible , quand le diamètre de l’arbre était considé- 
rable, dans la crainte que les dosses ne fussent trop épais- 




12 



LA MENUISERIE 



ses, on faisait sur chaque face de la grume une seconde 
levée nommée contre-closse (voir fig. 9, cote h). De cette 
façon on arrivait, sans beaucoup de perte, au vif du bois. 
Et, en effet, pour peu que ce dernier fût de bonne qualité, 
les contre-dosses, tout en étant sensiblement plus tendres 
que le reste de l’arbre, ne présentaient d’aubier qu’à leurs 
extrémités et pouvaient, par conséquent, être employées 
pour les ouvrages communs. 

Une fois le bois équarri, le menuisier le débitait. Cette 
opération s’effectuait soit en tranchant l’arbre verticale- 
ment, — ce qu’on appelait fendre sur la maille, — soit en le 
refendant préalablement en quatre parties et en débitant 
ensuite chacun des quartiers séparément. 

Le bois fendu sur la maille, c’est-à-dire parallèlement 
aux rayons de l’arbre, présente d’assez grands avantages. 
Les plateaux qu’on obtient ainsi sont plus larges, offrent 
plus de résistance et, se laissant pénétrer moins facilement 
par l’humidité, sont, par conséquent, moins sujets à se 
tourmenter. Leur principal défaut est qu’ils se polissent 
difficilement; les rayons de l’arbre, se trouvant coupés sur 
leur épaisseur, portent à la surface des parties dures, qui 
désaffleurent. En outre, d’un plateau à l’autre la qualité 
varie. Quand on refend les arbres sur toute leur largeur, 
comme l’indique notre figure 10, les planches qui passent 
par le centre se trouvent exactement sur la maille ; mais à 
mesure qu’on s’éloigne du centre, elles y sont de moins en 
moins et finissent même, dans le voisinage de la circonfé- 
rence , par devenir perpendiculaires aux rayons et , par 
suite, presque parallèles aux couches concentriques. Ainsi 
la résistance du bois s’amoindrit de plus en plus, et pour 
quelques plateaux excellents on risque d’en avoir une quan- 
tité de médiocres. 

Ce sont les Hollandais qui introduisirent l’habitude de 
fendre d’abord les arbres par quartiers, et de débiter ensuite 
chaque quartier isolément. Pour conserver au bois le 



LA MENUISERIE 



13 



maximum de qualités qu’il peut avoir, on a soin, quand on 
use de ce procédé, de débiter les planches soit perpendi- 
culairement à l’un des côtés du rectangle formé par la dou- 
ble section, comme nous l’indiquons en a (voir fîg, 11), 
soit en le tranchant perpendiculairement à la circonférence, 
comme on peut le voir en h (même figure), mais en évitant 
soigneusement de le refendre parallèlement à cette meme 
circonférence (comme enc), sauf pour l’érable, dont le cœur 
est mauvais et qu’on débite de cette dernière manière b 




Fig. 10. — Grume équarrie, tranchée 
sur la maille. — A, l’aubier. — B, 
le tronc équarri. — c, c, c, les traits 
de la scie. 




Fig. 11. — Grume équarrie et tran- 
chée par quartiers, avec les dif- 
férentes façons de débiter le 
bois. 



Toutes ces opérations, assez simples en théorie, ne lais- 
sent pas que d’offrir , dans la pratique , des complications 
nombreuses. Il faut, en effet, au cours du travail, tenir 
compte de la déformation naturelle des arbres et de leurs 
vices intérieurs, de façon à tirer le meilleur parti des gru- 
mes que l’on a à débiter. On doit, en outre , s’arranger de 
manière que les plateaux soient toujours sciés régulière- 

1. On est, depuis vingt ans, parvenu à dérouler l’érable, c’est- 
à-dire à le trancher circulairement. Mais cette façon de débiter ce 
bois précieux concerne spécialement l’ébénisterie. Nous en reparle- 
rons autre part. 





14 



LA MENUISERIE 



ment, avec le moins de perte possible, et qu’ils ne présen- 
tent, une fois débités, aucun défaut capital qui entraînerait 
leur rejet. 

Suivant l’usage auquel le bois est destiné, on donne à ces 
plateaux des épaisseurs et des largeurs diverses. Mais, 
tranchés à la convenance du menuisier, ils ne sont point 
encore en état d’être immédiatement employés. Il faut 
d’abord les faire sécher. Plus les espèces sont dures, plus 
cette opération est longue. C’est pourquoi les maîtres dans 
l’art de la menuiserie recommandaient, au siècle dernier, 
de ne point se servir de bois « qu’il n’ait au moins huit 
années de coupe ^ ». 

Pour faire sécher le bois, on l’empile dans des chantiers. 
Ces chantiers doivent être situés en un endroit relativement 
élevé, et nivelé de manière que l’écoulement des eaux y soit 
facile et rapide. En outre, il faut éviter qu’ils soient plan- 
tés d’arbres, à cause de l’humidité qui en résulterait. Pour 
la même raison , le terrain occupé par les piles doit être 
pavé et en contre-haut. Ces précautions prises, on dispose 
sur le sol des madriers épais, de longueur convenable et 
soigneusement équarris , qui portent eux aussi ce même 
nom de chantiers. Puis , sur ces madriers on dresse la 
pile à claire-voie, en ayant soin d’espacer les planches de 
façon que l’air circule librement entre elles. Pour cela, on 
les soutient de loin en loin avec des lattes qui, tout en les 
empêchant de se toucher, doivent être néanmoins assez 
rapprochées pour que les plateaux n’aient pas de tendance 
à gauchir. Enfin, quand la pile est suffisamment montée, 
on la couvre de planches posées « à recouvrement » et 
inclinées de telle sorte que la pluie ne puisse pénétrer 
entre elles. 

On comprend quelle dépense et quel embarras cause une 
installation pareille. Cependant, jusqu’au xviii® siècle, les 

1. lu' Art du menuisier.^ par Roubo le fils, compagnon menuisier; 
Paris, 1769; première partie, p. 32. 



LA MENUISERIE 



15 



menuisiers conservèrent l’habitude de débiter chez eux et 
d’emmagasiner tous leurs bois d’œuvre ; et comme les me- 
nuisiers' parisiens étaient établis un peu partout dans la 
capitale , on rencontrait de ces chantiers jusqu’au cœur 
de Paris. Le sinistre qui détruisit, en 1720, les ateliers de 
l’illustre Boulle, prit naissance dans la cour même du 
Louvre, où le sieur Marteau, menuisier du roi, avait en- 
tassé ses provisions de bois. Boulle possédait également 
chez lui pour douze mille livres « de bois de sapin, de 
chesne, de noyer, de panneau ou mairin, de bois de Nor- 
vègue, amassés et conservés depuis longtemps pour la 
bonté et qualité des ouvrages^ «. Cette provision vint 
encore alimenter l’incendie. 

Le renchérissement des terrains força, dès les premières 
années du xviii® siècle, les menuisiers parisiens à trans- 
porter leurs chantiers en dehors des remparts. Le plus 
grand nombre alla s’établir au faubourg Saint- Antoine, 
alors presque désert, et qui devint bientôt le quartier géné- 
ral de leur artistique industrie. Puis, comme cette provision 
de plateaux et de planches n’exigeait pas seulement beau- 
coup d’espace, mais encore beaucoup d’argent, la spécu- 
lation s’en mêla. Des négociants se chargèrent d’approvi- 
sionner les ateliers au fur et à mesure de leurs besoins. 
D’énormes dépôts de bois de Hollande, appelés bois d’échan- 
tillon, furent établis sur les quais de l’HôpitaD et de la Ba- 
pée. Bientôt on commença, dans l’exploitation des forêts, 
à équarrir le bois, et même à le débiter sur place Mais 
pendant longtemps encore tous les ateliers d’une cer- 
taine importance eurent pour corollaire obligé un impor- 

1. Archives de V art français^ Documents^ tome IV, p. 348. 

2. Aujourd’hui quai d’Austerlitz. 

3. Voir Traité complet des bois et des forêts par Duhamel du Mon- 
ceau. Cet ouvrage, publié par F. Delatour, au commencement du siècle 
dernier, ne compte pas moins de huit volumes, et contient des indi- 
cations très précieuses sur la nature et l’effet du dessèchement du 
bois. 



16 



LA MENUISERIE 



tant approvisionnement de bois sec assorti, de diverses 
qualités. 

« Je sçai parfaitement, écrit Roubo dans son admirable 
livre , que tous les menuisiers ne peuvent pas avoir de 
grands chantiers ni de grosses provisions de bois, mais 
encore pour peu qu’ils ayent d’économie, ils doivent tou- 
jours faire leur possible pour en être à peu près' échantil- 
lonnés, et pour veiller à la conservation du peu qu’ils en 
ont, afin de ne pas être obligés d’en acheter chez les mar- 
chands à mesure qu’ils en ont besoin : parce que le bois 
que ceux-ci vendent n’est jamais sec, ou parce qu’ils le font 
payer très cher lorsqu’ils en ont. » 

Aujourd’hui le bois, débité par des procédés mécaniques, 
arrive chez le fabricant de meubles et chez le menuisier 
en bâtiment, prêt à être mis en œuvre. Seules quelques 
grandes maisons possèdent une provision suffisante de 
bois choisi, et débitent celui-ci dans leurs ateliers res- 
pectifs. Malheureusement le plus grand nombre est obligé 
de recourir à l’intervention des négociants en bois, et de 
prendre livraison de plateaux trop peu secs, qui, le plus 
souvent, une fois employés, travaillent, jouent, se coffinent 
et se fendent. 




Fig. 12. — Un chantier an xviii® siècle. 



III 



DES DIVERSES CLASSES DE MENUISIERS. DES MENUISIERS 

EN BATIMENT ET DE LEURS PRINCIPAUX OUVRAGES. 



On divise les menuisiers en deux grandes classes : les 
menuisiers en bâtiment et les menuisiers en meubles. Les 
premiers sont chargés de confectionner toutes les boiseries 
qui garnissent ou décorent intérieurement ou extérieure- 
ment les édifices publics et privés. Les portes, les châssis 
de fenêtres, les lambris, les voussures, les escaliers, les 
parquets, les plafonds, les rampes et les balustrades ren- 
trent dans leurs attributions. Ils exécutent aussi les chai- 
res à prêcher, les bancs d’œuvre, les lutrins, les stalles, 
les autels, etc., et tout le matériel destiné au culte. 

Jadis l’importance de leur profession était beaucoup plus 
considérable que de nos jours. Aune époque où le clergé 
disposait d’une partie de la fortune publique, les églises, 
couvents, chapelles et oratoires, infiniment plus nombreux, 
renouvelaient leur mobilier d’une façon en quelque sorte 
périodique, et fournissaient ainsi au menuisier des occa- 
sions sans cesse renaissantes d’exercer son savoir et son 
goût. Les magnifiques spécimens de ces boiseries ancien- 
nes qui nous ont été conservés attestent, au surplus , l’in- 
géniosité et les remarquables talents de ces intelligents 
artistes. Depuis les stalles du chœur de la cathédrale 
d’Amiens, décorées par Jean Turpin, jusqu’au banc d’œuvre 
de Saint-Germain-l’Auxerrois , exécuté par François Mer- 
cier d’après les dessins de le Brun ; depuis les stalles de 
Brou, chef-d’œuvre de Pierre Terrasson, jusqu’à la boiserie 
du chœur de Notre-Dame, livrée par Louis du Goulon et 
Marteau, et jusqu’à la chaire de Saint-Roch, achevée par 



2 



18 



LA MENUISERIE 



Sauvage en 1772, nombre de monuments exquis témoignent 
de l’incomparable habileté de ces vaillants ouvriers d’art. 

Aujourd’hui la décoration des sanctuaires est concentrée 
entre quelques mains, et les ouvrages destinés à couvrir 
de grandes surfaces, comme les parquets et les escaliers, 
sont devenus l’apanage de maisons particulièrement orga- 
nisées pour ce genre de travaux. Le menuisier en bâtiment 
ne reste plus guère chargé que de l’exécution et de la four- 
niture des châssis de fenêtres, des portes, des impostes et 
des lambris. Encore, dans ce domaine limité, son action se 
trouve-t-elle singulièrement réduite. 

Jusqu’à la fin du siècle dernier, en effet, les battants des 
portes étaient disposés en panneaux savamment dessinés, 
décorés d’aimables sculptures représentant des trophées 
ou des groupes d’attributs agréablement variés. Ces portes 
elles-mêmes étaient surmontées de dessus chantournés avec 
un goût rare et ornés d’élégants bas-reliefs. Les impostes 
des hautes fenêtres cintrées étaient également enrichies 
d’attributs et de guirlandes finement ajourées. Les cor- 
niches et les tableaux des croisées, souvent en bois, étaient 
d’une richesse délicate et noble. Des artistes de premier 
mérite ne craignaient pas de donner tous leurs soins à ces 
précieux travaux. Philippe Gafïiéri sculptait avec une sorte 
de raffinement les bâtis et panneaux savamment assemblés 
par le menuisier Prou, et du Goulon, Gharmeton et Vilaine 
épuisaient leur talent à embellir les lambris des résidences 
royales. Le Louvre, Fontainebleau, Versailles, montrent 
encore d’admirables échantillons de ces associations gé- 
néreuses. 

Aujourd’hui, à l’exception de quelques moulures plus ou 
moins compliquées, les portes ont abdiqué toute décora- 
tion, et les appartements, moins élevés, ne comportent 
plus ni chambranles surmontés de vases ni riches impos- 
tes. Il n’est pas jusqu’aux portes cochères qui n’aient 
renoncé à leur majestueuse parure, et l’on en chercherait 



LA MENUISERIE 



19 



vainement, parmi celles datant de ce siècle, qui présen- 
tent d’élégants médaillons, comparables à ceux dont Ber- 
nard Toro enrichit l’hotel de Chateaubriand, ou cette 
majesté décorative qui distingue les portes de l’hôtel de 
Nansouty à Dijon, de l’Arsenal au Havre, de l’hôtel de Sa- 




muel Bernard, rue du Bac, de l’hôtel Chénisseau et de l’hô- 
tel de Maleissye, rue de Varennes. 

Seuls les lambris offrent au menuisier en bâtiment l’occa- 
sion de montrer sa science et son goût. Encore, dans la 
plupart des hôtels et des habitations bourgeoises, ont-ils 
beaucoup perdu de leur importance et de leur ancienne 
somptuosité. 




IV 



DES LAMBRIS. 

D’une façon générale, on donne le nom de lambris aux 
danneaux de menuiserie servant de revêtement intérieur 
aux murailles de nos appartements. Jadis ce mot avait 
une signification sensiblement plus étendue. Ainsi que le 
remarque fort bien Viollet-le-Duc, au moyen âge on dési- 
gnait sous ce nom toutes sortes de revêtements en plan- 
ches, quelle que fût du reste la place par eux occupée. 
« Les charpentes du xiii®, du xiv®, du xv® siècle, écrit -il, 
sont souvent, à l’intérieur, garnies de lambris en forme de 
berceau plein-cintre ou en tiers-point. » Dans les anciens 
Comptes il est, à maintes reprises, fait mention de boise- 
ries de ce genre Bien mieux, jusqu’à la fin du siècle 
dernier, le lambrissage des salons comprit l’exécution de 
coupoles intérieures, de balustrades et de voussures. Les 
curieuses estampes dont Lucotte et Roubo ont enrichi 
V Encyclopédie ^ en fourniraient la preuve, s’il était néces- 
saire. C’est de là, au surplus, c{ue nous est restée l’expres- 
sion encore en usage « sous des lambris dorés )). 

Ces décorations considérables, qui se compliquaient de 
piédestaux, de pilastres, de colonnes, de chapiteaux, d’enta- 
blements, etc., nécessitaient pour leur exécution une science 
technique de premier ordre. Tout menuisier en bâtiment 
devait alors se doubler non seulement d’un dessinateur 
habile , mais aussi d’un mathématicien expérimenté , et 

1. On peut citer notamment un payement emprunté aux Comptes 
des ducs de Bourgogne (année 1398) et qui est ainsi motivé : « Pour 
avoir lambroissié de neuf le comble de la chapelle. » 

2. Yoir Blanches^ tome VII, pl. III, n“® 3 et 4. 



LA MENUISERIE 



21 



VArt du menuisier de Roubo fils débute par un véritable 
traité de géométrie ^ Les planches qui accompagnent ce 
précieux livre montrent, du reste, à quelles coupes savan- 
tes il fallait recourir pour éviter, dans ces travaux diffi- 
ciles, des pertes de bois trop considérables. Elles attestent, 
en outre, l’ingéniosité qui présidait aux assemblages char- 
gés d’assurer la solidité de l’ouvrage, et le talent déployé 
par le sculpteur pour parer dignement ces vastes surfaces 
de puissantes saillies ou de gracieux bas-reliefs. 

Enfin, à cette époque, les chambres à coucher se com- 
pliquaient d’alcôves souvent magnifiques; les salles à man- 
ger étaient ornées de larges buffets adhérents à la muraille, 
et dont les lignes majestueuses se reliaient à la décoration 
de la pièce ; les salons de compagnie ou d’assemblée mon- 
traient des cheminées monumentales, architecturées de la 
façon la plus décorative. Tout ce grand luxe de menui- 
serie , autrefois général , est devenu, depuis un siècle , 
absolument exceptionnel, et, en dehors des fenêtres et des 
portes , les menuisiers en bâtiment ne s’occupent plus 
guère — nous l’avons dit plus haut — que de la confec- 
tion et de la pose de lambris réduits à leur expression la 
plus simple. 

1. « En g'énéral, écrit Roubo fils, les menuisiers sont oblig-és d’ap- 
prendre le dessein, chacun relativement à la partie qu’ils embrassent, 
pour la traiter avec quelque succès. Ceux des bâtimens sur-tout doi- 
vent non seulement apprendre le dessein propre à leur art, mais en- 
core l’ornement et l’architecture, tant pour la décoration que pour 
la distribution, afin d’être plus à portée d’entrer dans les vues de 
celui qui préside à l’ordonnance totale du bâtiment ; la connois- 
sance des élémens de g’éométrie pratique leur est aussi absolument 
nécessaire pour les accoutumer à mettre de l’ordre et de l’arrange- 
ment dans leurs ouvrages et pour leur faciliter les moyens d’en accélé- 
rer la pratique par le secours d’une théorie fondée sur des principes 
invariables. » {Art du menuisier^ 1’^® partie, p. 3.) Roubo lui-même, 
encore ouvrier, avait été pris en affection par l’illustre Blondel, archi- 
tecte du roi et professeur à l’Académie, qui, pendant cinq ans, lui 
donna gratuitement des leçons d’architecture et de géométrie. 



22 



LA MENUISERIE 



On distingue deux sortes de lambris : la première, que 
l’on appelle lambris de hauteur, habille la muraille et la 
recouvre depuis le parquet jusqu’à la corniche. L’autre, qui 
règne à partir du sol et enveloppe tout le pourtour de l’ap- 
partement, mais qui ne dépasse pas en élévation le tiers ou 
le quart de la muraille, porte le nom de lambris d’appui. 

La confection, toujours fort coûteuse, des lambris de hau- 
teur, se légitime par deux raisons de premier ordre : la sa- 
lubrité et la magnificence. Préservant l’intérieur de l’ha- 
bitation de toute humidité, ils assainissent les pièces, et, 
quand ils sont artistement traités, ils constituent une parure 
d’une richesse peu commune Les lambris de hauteur, tou- 
tefois, n’ont guère de raison d’être que dans le Nord. Sous 
les climats chauds, leur utilité est même contestable. Non 
seulement ils ne sont point nécessaires , puisque l’humi- 
dité ni le froid ne sont à redouter, mais ils présentent 
le grave inconvénient de devenir promptement des nids à 
vermine. 

Les lambris de hauteur sont généralement divisés en 

1. La plupart des lambris exécutés au moyen âge étaient non seu- 
lement sculptés avec art, mais relevés de couleurs éclatantes et de 
dorures. A l’époque de la Renaissance, on commença de les couvrir 
de fines peintures, et cette habitude se continua jusqu’au milieu du 
XVII® siècle. Héroard raconte dans son Journal (tome I®'’, p. 128, à la 
date du 28 avril 1605) que Louis XIII, alors âgé de cinq ans, s’amu- 
sait à contempler les lambris de Fontainebleau ornés de guirlandes 
et d’arabesques. Ceux du cabinet de Sully, à l’Arsenal, ceux du grand 
cabinet de l’hôtel Lambert, décoré par Lesueur, ceux de l’hôtel Lau- 
zun, appartenant aujourd’hui à M. le baron Pichon, attestent la splen- 
deur de ces décorations. Plus tard, à ces charmants ouvrages Boulle 
substitua d’admirables marqueteries. On sait qu’il travailla pendant 
un certain nombre d’années au cabinet du Dauphin à Versailles, que 
Félibien et Piganiol de la Force s’accordaient à considérer comme un 
véritable chef-d’œuvre. Ainsi les beaux lambris, grassement sculptés, 
peints en blanc des Carmes et rehaussés d’or que nous admirons à 
Versailles, à l’hôtel Soubise (palais des Archives), à l’hôtel de Roque- 
laure (ministère des travaux publics), etc., ne sont qu’une simplifica- 
tion magnifique des lambris du moyen âge et de la Renaissance, et 
même de ceux qui furent exécutés durant la première moitié du 
XVII® siècle. \ 



LA MENUISERIE 



23 




Fig. 14. — Lambris de hauteur du xvii® siècle. 
(palais de FONTAINEBLEAU.) 



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LA MENUISERIE 



deux parties par une cymaise dont la largeur est propor- 
tionnée à l’élévation générale de la pièce. Ces cymaises 
sont, en outre, plus ou moins ouvragées suivant que le lam- 
bris est décoré d’une façon plus ou moins somptueuse. 

Alors que la partie inférieure du lambris est toujours 
en menuiserie pleine, la partie supérieure, située au-dessus 
de la cymaise, — et qui est plus proprement appelée lam- 
bris de hauteur, — peut, au contraire, être évidée et se 
résumer en un cadre de dimensions variables, destiné à re- 
cevoir une tapisserie, une tenture d’étoffe, une peinture, etc. 
Parfois , pour donner plus de magnificence à la décora- 
tion, on substitue au cadre unique une succession de com- 
partiments séparés par des colonnes engagées ou par des 
pilastres. Mais le plus souvent la partie supérieure du lam- 
bris est entièrement en boiserie, et consiste en panneaux 
sculptés, embrevés dans des cadres. 

Les dimensions de ces panneaux ne sont point fixées 
au hasard. Leur nombre, leurs proportions et la disposi- 
tion qu’ils affectent sont soigneusement réglés par l’archi- 
tecte chargé de la décoration intérieure de l’appartement. 
Leur largeur et leur hauteur, ainsi que celles des champs 
formés par les cadres, varient suivant la taille et le carac- 
tère de la pièce. Il en est de même pour la richesse et l’im- 
portance de leur ornementation. Il convient toutefois de 
remarquer que, la mission des champs étant de constituer 
un repos pour l’œil, on prend garde de tenir ceux-ci unis 
dans toute leur longueur , de façon qu’ils forment une 
heureuse opposition avec les panneaux encadrés, qui, eux, 
peuvent recevoir les décorations les plus compliquées (voir 
la note de la page 22). 

Ces panneaux, pour peu qu’ils soient d’une certaine 
étendue, sont toujours formés de plusieurs pièces assem- 
blées à rainure et languette. Au xviii® siècle, on avait même 
soin de les construire avec des planches particulièrement 
étroites, ne mesurant pas plus de vingt-cinq à trente centi- 



LA MENUISERIE 



25 



mètres de largeur, et l’on agissait sagement. Les planches 
de petite dimension, en effet, sont beaucoup moins sujettes 
à se déjeter que les planches d’une certaine étendue, et c’est 
à cette particularité que nous devons en partie l’étonnante 
conservation des beaux lambris qui ornent nos palais na- 
tionaux. Ajoutons que, pour consolider l’assemblage de ces 
planches, on les maintenait par derrière, soit à l’aide de tra- 
verses nommées barres à queues, lesquelles, s’élargissant en 
queue d’aronde, étaient logées dans une entaille exactement 
de même forme ménagée dans l’épaisseur du panneau; soit 
à l’aide de barres de fer très plates , affectant mne dispo- 
sition analogue. 

Les lambris d’appui, d’allures beaucoup plus modestes 
que les lambris de hauteur, ont pour mission principale de 
former une sorte de piédestal à la décoration murale, en 
même temps qu’ils protègent celle-ci contre le frottement 
des meubles. Supposons, en effet, que notre muraille soit 
décorée d’une tapisserie à personnages ou d’une peinture 
à sujets. Si cette tapisserie descendait jusqu’au parquet, il 
se produirait ce fait regrettable, qu’une fois les sièges, 
tables, buffets et autres meubles rangés et mis en la place 
qu’ils doivent occuper, les personnages, la scène ou le 
paysage représentés sur la tenture se trouveraient coupés 
en deux, dissimulés en partie, et cette représentation incom- 
plète ne manquerait pas de produire une impression des 
])lus désagréables. En outre, il deviendrait indispensable 
de tenir les meubles à une certaine distance du mur, (le 
façon à éviter tout contact avec la tapisserie ou la peinture, 
qui, sans cela, s’éraillerait rapidement. Or, cet avancement 
des meubles ne laisserait pas que de gêner la circulation 
et de diminuer l’étendue de la pièce. 

Les lambris d’appui constituant un ornement et une pré- 
servation, et leur présence étant imposée à la fois par 
les convenances et par l’utilité, leur hauteur ne saurait être 



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LA MENUISERIE 



arbitraire, et la fixation n’en peut être abandonnée à l’aven- 
ture. Un beau lambris doit, en effet, répondre avant tout 
à deux desiderata. Chargé de protéger la décoration mu- 
rale en tenant les meubles à distance, il lui faut se propor- 
tionner aux dimensions de ceux-ci, alors que, concourant à 
l’ornementation de la pièce, il doit se raccorder à sa déco- 




Fig. 15. — Lambris d’appui se raccordant avec la retombée du chambz’anle. 



ration générale. C’est pourquoi les maîtres du xvii® siècle 
recommandaient de régler la hauteur de la cymaise d’après 
la taille de la tapisserie à laquelle le lambris sert de pié- 
destal, sans perdre de vue cependant l’élévation des siè- 
ges, des commodes, des buffets, des consoles et des tables. 
Ils recommandaient, en outre, — lorsque la tapisserie ne 
contient pas un sujet irréductible, mais consiste en une 
étoffe à dessin courant, — de faire concorder cette hauteur 





LA MENUISERIE 



27 



avec une des divisions principales des portes et des croisées, 
et de la raccorder soit avec la tablette supérieure, soit avec 
la retombée du chambranle de la cheminée. Ajoutons que 
ces règles, quoique anciennes , n’ont rien perdu de leur 
opportunité. Quand on les observe avec intelligence, on 
arrive à produire cette concordance parfaite, cet aplomb. 




Fig. 16. — Lambris d’appui se raccordant avec la tablette de la cheminée. 

cet équilibre des lignes ornementales, qui constituent un 
des principaux charmes des décorations bien comprises. 
On peut, du reste, se convaincre, à l’aide d’un exemple 
puisé dans la vie ordinaire, qu’elles ne présentent aucune 
difficulté irréalisable, et qu’il suffit, pour s’y conformer, 
d’un peu d’attention et de soin. 

Supposons que nous ayons à garnir d’un lambris d’ap- 
pui un beau salon mesurant 2"b90 sous corniche, c’est-à- 



28 



LA MENUISERIE 



dire à peu près 3“,20de hauteur. La cheminée, qu’on aura 
eu soin de proportionner à la taille de la pièce, comptera 
environ 1“,20 d’élévation. Sa retombée, placée à 0“,25 au- 
dessous de la tablette supérieure, se trouvera, par consé- 
quent, à 0“,95 du sol (voir fig. 15). Or, cette distance, qui 
constitue presque le quart de la hauteur totale de notre 
appartement, concorde assez exactement avec la taille de la 
plupart des grandes consoles, des guéridons, des buffets 
appliqués contre la muraille, et avec le cintre des dossiers 
des chaises, fauteuils et autres meubles meublants. — Voilà 
donc pour une grande et belle pièce, pour un salon de ré- 
ception, notre problème facilement résolu. Que le plafond 
s’élève ou s’abaisse légèrement, la cheminée, elle aussi, va- 
riera proportionnellement; mais ses variations ne seront 
jamais que d’un tiers ou d’un quart de l’augmentation ou 
de la diminution subie par la hauteur totale de la pièce, et 
dès lors, en trichant quelque peu, on pourra toujours s’ar- 
ranger de façon que le placement de la cymaise s’accorde 
avec la taille du mobilier. Cet accord sera même rendu 
facile par ce fait que les principaux meubles doivent, eux 
aussi, être proportionnés aux dimensions des pièces ap- 
pelées à les recevoir. L’harmonie qui préside à tout ameu- 
blement correct et soigné exige , en effet, qu’on ne loge 
point des tables énormes, de larges armoires ou de très 
vastes fauteuils dans des chambres étroites qui en seraient 
encombrées. De même, il faut se garder de meubler des 
salles énormes avec de petits sièges, avec des consoles 
ou des tables mignonnes , qui sembleraient comme perdus 
dans cette immensité. 

Maintenant supposons qu’au lieu d’un grand salon nous 
ayons à garnir de lambris un boudoir ou un cabinet de 
travail, mesurant sous plafond 2^“,90. La cheminée, réduite 
à proportion, ne comptera plus guère que de 0“,95 à un 
mètre de hauteur, et notre cymaise large de 0“,10, venant 
affleurer la tablette supérieure, se trouvera répondre en- 



LA MENUISERIE 



29 



core assez exactement à l’élévation de nos principaux meu- 
bles (voir fig. 16). 

De nos jours, il arrive fréquemment que dans cer- 
taines pièces, les antichambres et les salles à manger no- 
tamment, les décorateurs rompent brusquement avec ces 
règles si raisonnables. Renversant complètement les pro- 
portions, ils donnent à leurs lambris jusqu’à 1“,75 et même 
deux mètres de hauteur, de façon que la tenture n’occupe 
plus que 0“,80 ou un mètre sous corniche. Cette dérogation 
peut, à la rigueur, s’expliquer par le désir de protéger 
spécialement cette tenture contre les inconvénients d’une 
circulation plus fréquente, ou encore par le besoin de rac- 
corder le lambris avec les dimensions de la cheminée, dont 
on croit, sans raison plausible, devoir en ces sortes de 
pièces augmenter singulièrement le volume. Elle n’en est 
pas moins regrettable et produit rarement un heureux effet. 

On nous pardonnera d’insister autant sur ces ques- 
tions, dont l’étude, aujourd’hui, est beaucoup trop négligée. 
Quoi qu’on en pense, les lambris jouent dans la bonne 
ordonnance de l’ameublement un rôle considérable. Tout 
se tient, en effet, dans la décoration intérieure de nos ap- 
partements, et le menuisier en bâtiment ne devrait en 
aucun cas se désintéresser de la taille et du style des meu- 
bles destinés à garnir la pièce qu’il décore. De même, le 
menuisier en siège devrait toujours s’informer avec soin de 
la disposition des boiseries contre lesquelles ses chaises 
et ses fauteuils viendront s’appuyer. Jadis on poussait le 
besoin d’unité et de concordance jusqu’à faire épouser aux 
lambris la forme des meubles principaux. De là naissaient 
ce parfait accord du mobilier avec la décoration murale, et 
cette harmonie des lignes qui nous charment au plus haut 
point. De nos jours, par dédain ou ignorance de ces règles 
si sages, par indifférence et surtout par suite de l’incerti- 
tude de nos installations, la nég-li^ence et l’oubli de toutes 



30 



LA MENUISERIE 



convenances sont tels qu’on établit le plus souvent les lam- 
bris au hasard, et sans se préoccuper ni de la taille des 
meubles ni de la dimension des tentures. On va même plus 
loin. Dans la plupart des maisons de rapport, on se borne 
à simuler des lambris d’appui, en clouant des baguettes sur 
le nu de la muraille. C’est là une supercherie condamnable 
à tous égards. Ou la tenture mérite d’être protégée, et dans 
ce cas le lambris est nécessaire, ou elle en est indigne, et 
dès lors on peut, sans inconvénient, la faire descendre 
jusqu’au parquet. 

Ces raisons, dictées par le bon sens et par la pratique, 
suffiront, nous l’espérons, à convaincre nos lecteurs que, 
dans la décoration de toute pièce de réception, la présence 
de lambris d’appui est au moins opportune. Nous ferons 
mieux encore ; nous recommanderons pour toutes les habi- 
tations de luxe l’usage des lambris de hauteur. Leur ins- 
tallation est, il est vrai, coûteuse, mais les avantages qu’ils 
présentent compensent largement le surcroît de dépenses 
qu’ils occasionnent. Si on les garnit de panneaux sculptés 
avec goût ou même soigneusement moulurés, ils consti- 
tuent une décoration noble, riche et en quelque sorte éter- 
nelle. Si, au contraire, on ne les fait consister qu’en un bâti 
solidement assemblé et formant cadre, ils offrent cette com- 
modité que les tentures, — étoffes, tapisseries, peintures ou 
papier, — n’étant plus collées ou clouées directement sur le 
mur, mais montées sur un léger châssis, peuvent être désor- 
mais mises en place, déposées, retirées et remplacées, sans 
qu’on soit obligé de toucher à la décoration générale de la 
pièce et de la refaire en partie. De cette façon, on peut re- 
nouveler ses tentures au changement de saison, varier ainsi 
la physionomie de son appartement, avoir à peu de frais un 
mobilier d’été et un mobilier d’hiver, ménager les tissus de 
prix qu’on emploie à tendre les pièces de réception, et, en cas 
de longue absence, de déplacement, de voyage, les détendre 
et les préserver des causes de destruction si nombreuses 



LA MENUISERIE 



31 



En outre, la muraille ainsi décorée cesse d’offrir une 
surface plate, unie, monotone. Pour peu que le bâti s’ac- 
cuse par une légère saillie et que les moulures des ca- 
dres comportent quelques profils agréables, on a sous les 
yeux une paroi mouvementée qui s’agrémente de jeux de 
lumière, et la tenture ainsi présentée prend une valeur, 
une beauté, un accent qu’elle ne saurait avoir sur un mur 
plat. 

Après avoir démontré combien les lambris — quand on 
a soin d’apporter un peu d’étude et de goût dans leur instal- 
lation — peuvent heureusement concourir à la décoration de 
nos appartements , nous allons décrire aussi brièvement 
que possible les opérations techniques auxquelles donnent 
lieu leur fabrication et leur ornementation raisonnée. 




Fig. 17. — Mcniiisiei's posant un lambris de hauteur. 



V 



DES ASSEMBLAGES. 

Nous avons dit que les lambris sont obtenus par la réu- 
nion d’un certain nombre de pièces de bois. L’action de 
réunir ces diverses pièces s’appelle assembler ; le résultat 
de cette action, assemblage. C’est de la bonne exécution des 
assemblages que dépendent la solidité ainsi que la propreté 
non seulement des lambris, mais de la plupart des ouvrages 
que confectionne le menuisier. Nous parlerons donc ici des 
assemblages d’une façon générale, et ce que nous en dirons 
pourra s’appliquer aussi bien à la fabrication des meubles 
qu’à celle des lambris. 

Le rôle considérable que cette opération joue dans leurs 
travaux a porté de tout temps les menuisiers à rechercher 
les combinaisons qui leur offraient à la fois le plus de soli- 
dité et d’élégance ; et comme leur intelligence toujours en 
éveil ne laissait pas que d’être féconde, il en est résulté 
qu’on a découvert et mis en pratique une foule de manières 
d’assembler le bois. On compte, en effet, plus de qua- 
rante sortes d’assemblages, les unes assez grossières, les 
autres extrêmement raffinées, quelques-unes très ingénieu- 
ses, savantes même, d’autres qui sont coûteuses et médio- 
crement pratiques. Nous ne passerons en revue que les 
]:>rincipales. Celles-ci sont au nombre de dix ou douze et 
peuvent se diviser en deux classes : 

1° Les assemblages qui ont pour but de réunir deux piè- 
ces de bois à leurs extrémités et de former des bâtis ; 

2° Ceux qui ont pour objet de faire adhérer deux plan- 
ches sur leur longueur. 

La première classe comprend ; 1° l’assemblage carré à 



LA MENUISERIE 



33 



moitié bois; 2° l’assernlîlage carré à tenon et mortaise; 
3° l’assemblage par enfourchement ; 4® l’assemblage à tou- 
rillons; 5° l’assemblage à bouement; 6® l’assemblage en an- 
glet; 7® l’assemblage en enture ; 8® l’assemblage à queue 
d’aronde et à queue perdue. 

Dans la deuxième classe on range ; 1° l’assemblage à 
clefs; 2 ^ l’assemblage à rainure et languette, etc. 



L’Assemblage carré a moitié bois est des plus primi- 
tifs. Il consiste à entailler par les bouts A et B (fig. 18) et à 




Fig. 18. — Assemblage carré 
à moitié bois. 



Fig. 19. — Assemblage à tonou 
et mortaise. 



la moitié de leur épaisseur les deux pièces de bois que l’on 
veut joindre ensemble; à les réunir et à les retenir à l’aide 
de chevilles, après adjonction de colle forte, opération qu’on 
appell e« coller et cheviller ». 

L’Assemblage a tenon et mortaise, plus savant et plus 
solide, est, par cela même, beaucoup plus usité. On l’exé- 
cute en introduisant un tenon, c’est-à-dire une saillie de 
forme rectangulaire ménagée à l’extrémité d’une pièce de 
bois, dans une cavité exactement de même dimension, à la- 
quelle on donne le nom de mortaise, et qui a été préalable- 
ment pratiquée sur le coté de l’autre pièce avec laquelle on 
désire assembler la première (voir fig. 19). Une fois le te- 
non entré dans sa mortaise, on cheville sans coller. Si l’ou- 



3 



34 



LA MENUISERIE 



vrage est bien dressé, et si le tenon et la mortaise coïnci- 
dent avec toute la précision désirable, les chevilles suffisent, 
en effet, à les tenir solidement. L’absence de colle offre 
même cet avantage que, lorsqu’on veut démonter l’assem- 
blage, il suffit simplement de chasser les chevilles, pour 
que les deux pièces puissent être séparées de nouveau. 

Nous avons dit que cet assemblage était savant. Tout, 
dans sa confection, doit en effet être exactement réglé. 
Ainsi l’on a soin de tenir le tenon toujours un peu plus 
épais que le tiers de la largeur du bois, de façon à établir 



une juste proportion entre la résistance qu’il fournit et celle 
offerte par les joues de la mortaise. Le tenon, en outre, 
ne doit pas traverser de part en part la pièce de bois ad- 
verse, mais venir buter contre un épaulement qui rend l’as- 
semblage à la fois plus solide et plus propre. Lorsque le 
tenon occupe toute la largeur de la pièce et que la mortaise 
prend l’aspect d’une sorte de fourche, on donne à l’assem- 
blage un autre nom ; il est dit par enfourchement (fig. 22). 

Souvent l’assemblage à tenon et mortaise est destiné à 
former un cadre. Dans ce cas, les pièces de bois qui le 
composent portent généralement une moulure en bordure 
intérieure de leur parement. Pour la propreté de l’ou- 
vrage, on coupe cette moulure suivant un angle de 45 de- 




Fig. 20. — Assemblage à bouement 
simple. 



Fig. 21. — Assemblage à bouement 
double. 



LA MENUISERIE 



35 



grés, et l’assemblage prend un nouveau nom ; celui d’As- 
SEMBLAGE A BOUEMENT (lîg. 20). 

Quand les moulures se profilent des deux côtés du bâti 
comme cela se voit dans les châssis de fenêtres, l’assem- 
blage est dit A BOUEMENT DOUBLE (fig. 21). 

L’Assemblage a tourillons est une variété dégénérée 
de l’assemblage à tenon et mortaise. Il consiste à substi- 
tuer au tenon pris dans la masse du bois, une forte che- 
ville ronde rapportée. Il est employé le plus souvent par 




Fig. 22. — Assemblage par enfoiir- Fig. 23. — Assemblage en angle t, 
cliement. 



économie et quelquefois par nécessité, par exemple pour 
unir les parties cintrées dans les dossiers de fauteuils et 
de chaises. 

L’Assemblage en anglet ou onglet est aussi une variété 
de l’assemblage à tenon et mortaise, mais une variété com- 
pliquée, qui comporte des coupes délicates. Il est long et 
difficile à bien faire, avec cela moins solide, et par consé- 
quent exclusivement employé dans les travaux de luxe. Il 
consiste à assembler à tenon et mortaise deux pièces de 
bois dont l’extrémité est taillée d’après un angle de 45 de- 
grés (fig. 23). C’est ce qu’on appelait autrefois assembler à 
bois de fil. Au siècle dernier, où l’on cherchait à introduire 
dans l’exécution de la belle menuiserie tous les raffinements 
imaginables, on confectionna des assemblages de ce genre 



36 LA MENUISERIE 

à double mortaise ou à mortaise et enfourchement. De nos 
jours, pour donner plus de solidité à l’ouvrage, on assemble 
carrément et par enfourchement les deux pièces comme il 
est dit ci-dessus, après avoir eu soin de tailler préalable- 
ment en anglet leur parement intérieur (voir fîg. 22). 

Lorsqu’une pièce de bois est trop courte et qu’on éprouve 
le besoin de la rallonger, — cela arrive souvent, notamment 
dans la confection des pieds de derrière des fauteuils de 
style Louis XIII, — alors on pratique une sorte d’enfour- 




Fig. 24. — Assemblage Fig. 25. — Assemblage Fig. 26. — Assemblage 
en queue d’arondebout de côté en queue d’a- en queue perdue, 
à bout. ronde. 



chement qui permet aux deux pièces de tenir bout à bout. 
Cet assemblage est dit en enture L 

L’Assemblage en queue d’aronde tient à la fois de Ten- 
ture et de l’assemblage à tenon et mortaise. Il diffère toutefois 
des précédents en ce que le tenon va en s’élargissant à son 
extrémité, de manière à rappeler plus ou moins exactement 
la forme d’une queue d’hirondelle (d’où son nom). Ce tenon 
s’engage dans une mortaise de même calibre, qui traverse 
toute l’épaisseur du bois. Cet assemblage peut, à la ri- 
gueur, et comme Tenture, être employé pour réunir deux 

1. Certains menuisiers disent en eniage, mais cette façon de parler, 
quoique admise dans l’usage, n’est point correcte. 




Grand coffre du xv« siècle, à parois assemblées en queue d’aronde. (MUSiiE de cluisy.) 





38 



LA MENUISERIE 



pièces bout à bout (voir fîg. 24); mais comme il n’est pas 
des plus solides, parce que le bois du tenon, se trouvant 
coupé transversalement, offre peu de résistance, on le ré- 
serve plus particulièrement pour assembler les planches 
se joignant à angle droit. Usité jadis pour les coffres et 
huches (voir fig. 27), on ne s’en sert plus guère aujour- 
d’hui que pour les tiroirs. 

Ce genre d’assemblage comporte une variété savante 
qu’on nomme en queue perdue, parce que les tenons se 
trouvent cachés et comme perdus dans l’épaisseur du bois, 




étant recouverts par un joint en angletqui, dissimulant le tra- 
vail, rend cet ajustement particulièrement agréable à l’œil. 

L’Assemblage a clefs , dont on se sert parfois pour as- 
sembler bout à bout les pièces cintrées, a surtout pour 
objet de réunir deux pièces de bois ou deux planches sur 
leur longueur. Il s’exécute au moyen d’une succession de 
doubles mortaises dans lesquelles viennent s’engager une 
série de clefs remplissant le rôle de tenons (fig. 28). 

De la même sorte est I’Assemblage a rainure et lan- 
guette, qui, pratiqué sur toute la longueur de deux plan- 
ches, sert à joindre les plateaux composant les panneaux 
d’une porte, d’un lambris, etc. (fig. 29). 



LA MENUISERIE 39 

Enfin il convient de citer encore TAssemblage en em- 
BOÎTURE, dont la mission est de maintenir à leurs extrémi- 
tés les planches destinées à former un lambris de hauteur. 
Il se compose d’une traverse de bois dans laquelle vient 
s’emboîter une languette munie de clefs solidement chevil- 
lées qui, elles-mêmes, s’engagent dans des mortaises creu- 
sées à cet ellet dans la traverse. 

C’est, nous l’avons dit, de la bonne exécution des as- 
semblages que dépendent en grande partie la solidité et la 
durée des travaux du menuisier. Les moulures, qui sont 
le principal ornement des lambris, concourent aussi dans 
une large mesure au bon aspect de ses autres ouvrages. 
C’est d’elles qu’il va être question dans le chapitre suivant. 




Fig. 30. — Assemblage en emboîture. 



VI 



DES MOULURES. 

Les moulures, auxquelles, en termes techniques et d’une 
façon générale, on donne le nom de profils, jouent dans 
presque tous les arts de l’ameublement un rôle considéra- 
ble. En architecture on les a comparées à une sorte d’alpha- 
bet qui permet non seulement de caractériser les styles, 
mais les différentes évolutions de ces styles L En menuise- 
rie, leur signification n’est pas moindre. Il est, en outre, 
plus facile de les varier et de les approprier à la nature et 
au caractère de l’ouvrage qu’on exécute. Le bois étant d’un 
grain particulièrement liant et fin, d’une contexture souple, 
les profils qu’on taille dans cette matière peuvent prendre 
plus d’accent, offrir des contours plus ressentis, se prêter 
à des combinaisons plus nombreuses, que les moulures 
sculptées dans la pierre ou le marbre. 

Le principe des moulures est assez simple. Elles se divi- 
sent en trois classes : 1® les moulures plates ; 2® les mou- 
lures curvilignes ; 3° les moulures mixtes ou composées, 
c’est-à-dire formées par la réunion de moulures plates as- 
sociées à des moulures curvilignes. 

Les principales moulures plates sont : 1® le filet ou listel, 
qui est de forme carrée, et 2® le bandeau ou plate-bande, 
également rectangulaire, mais qui présente toujours plus 
de largeur que de saillie. 

1. Roubo, avec beaucoup de raison, les compare « aux lettres dont 
on se sert dans l’écriture, lesquelles, par la combinaison de différents 
caractères, forment une infinité de mots selon la diversité des lan- 
gues ». {Art du menuisier^ tome p. 40.) L’illustre architecte Daviler 
emploie presque les mêmes expressions pour caractériser le rôle des 
moulures. 



LA MENUISERIE 



41 



Les principales moulures curvilignes sont : 1® le quart de 
rond ou échine; 2° le cavet ; 3® le talon; 4° la doueine ; 
5° la baguette ; 6® Voce; 7° le tore; 8° le hec-de-corhin, etc. 

C’est par l’association de ces divers profils et en variant 
avec art leurs proportions qu’on arrive à composer ces 

MOULURES PLATES 

■ I 

Fig. 31. — Filet ou listel. Fig. 32. — Bandeau ou plate-bande. 

beaux encadrements qui sont l’ornement de tant de riches 
lambris et de tant de meubles magnifiques. Ajoutons qu’il 
n’est pas de menuisiers soigneux qui n’apportent une at- 
tention soutenue à la bonne exécution des moulures. Non 
seulement ils les associent et en combinent les effets avec 

MOULURES CURVILIGNES 

* t t t * 

Fig. 33. — Quart Fig. 34. Fig. 35. Fig. 3G. Fig. 37. 

de rond ou échine. Cavet. Talon. Doueine. Baguette. 

k. I» 

Fig. 38. — Ove. Fig. 39. — Tore. Fig. 40. — Bec-de-corbin. 

réflexion et méthode, mais suivant qu’elles doivent être do- 
rées, peintes àla détrempe, peintes à l’huile ou simplement 
cirées, ils donnent à leurs contours une saillie plus ou 
moins accentuée. Doivent-elles être dorées, on prend garde 
de tenir les baguettes plus minces et les dégagements plus 
forts. Les doit-on peindre, on atténue encore les saillies et 
on accentue les creux. Et ces précautions sont indispensa- 



42 



LA MENUISERIE 



blés : les moulures, s’empâtant davantage à chaque couche 
nouvelle qu’elles reçoivent, finiraient, si l’on n’y prenait 
garde, par n’avoir plus ni modelé ni accent. 

En outre, il ne faut pas manquer de tenir compte de la 
distance à laquelle l’ouvrage que l’on décore sera considéré. 
Il est clair que les profds chargés d’orner un objet destiné, 
par sa nature même, à se trouver à la portée de la main, 
doivent être plus finement achevés que ceux appelés à pren- 
dre place sur une muraille située à deux ou trois mètres. 
Il est nécessairee que ces derniers soient plus grassement 
exécutés, de façon à ne pas paraître secs et mesquins. 

Jadis toutes les moulures étaient poussées à la main sur 
une espèce d’établi spécial appelé hanc à profiler. Aujour- 
d’hui il en est encore ainsi pour quelques moulures com- 
pliquées destinées au bâtiment, et pour celles qui ornent 
les sièges cintrés dits de style Louis XV, où le profil ne suit 
pas exactement le contour du bâti. Parfois même, dans ces 
dernières sortes d’ouvrages, les arêtes sont avivées au burin. 
Mais pour la plupart des autres meubles les moulures sont 
obtenues à l’aide d’une machine-outil mue par la vapeur et 
animée d’une vitesse considérable, qu’on nomme toupie, 
et l’on n’exécute plus guère à la main que les raccords. 




LA MENUISERIE 



43 




Fig. 42, — Meuble en noyer (xvii° siècle) décore de moulures. 
(CHATEAU DE PAU.) 



, VII 



LE MENUISIER EN MEUBLES. LES MEUBLES A BATIS 

ET A PANNEAUX. 

Après avoir décrit aussi brièvement que possible les prin- 
cipaux ouvrages du menuisier en bâtiment, nous nous occu- 
perons des travaux extrêmement variés exécutés par ceux 
de leurs confrères chargés de garnir notre habitation de tous 
les meubles qui nous sont plus ou moins nécessaires. Le 
meuble, du reste, par la conformité de la matière employée 
et par les analogies nombreuses que sa fabrication présente, 
se rattache essentiellement comme main-d’œuvre à la con- 
fection des boiseries d’appartement ; en sorte que les diffé- 
rentes opérations expliquées ou décrites dans les chapitres 
précédents nous permettront de comprendre, sans trop 
de difficulté, les applications diverses que nous allons 
}>asser en revue. 

On divise les meubles en deux grandes classes : 1® les 
meubles à bâtis, qui comprennent les sièges, les lits, les 
écrans, les tables, etc. ; 2° les meubles à bâtis et à panneaux, 
qui englobent les diverses espèces d’armoires, de buffets, 
de coffres, de cabinets, de commodes, de bibliothèques, de 
secrétaires, etc. 

Cette seconde classe de meubles est celle qui, au point 
de vue de la structure générale, se rapproche le plus du 
lambris. Comme lui, elle peut, à la rigueur, se résumer 
dans la construction d’une série de cadres et dans leur 
])anneautage, avec cette différence, toutefois, que le lambris 
ne présente que deux dimensions, la hauteur et la largeur, 
alors que la moindre armoire en compte une de plus, la 



LA MENUISERIE 



45 



profondeur, qualité constitutive de tous les meubles de ce 
genre, et qui vient compliquer singulièrement leur fabrica- 




Fig. 43. 



tion. Elle oblige, en effet, l’artisan à édifier six surfaces au 
lieu d’une, et, en outre, à assembler ces diverses surfaces 
de façon que, réunies, elles forment une enveloppe solide, 
])rotégeant de six côtés différents la cavité qu’on se propose 
d’utiliser. 



46 



LA MENUISERIE 



Le but modeste que nous poursuivons aussi bien que les 
limites imposées à notre travail, ne nous permettent pas 
d’analyser successivement la structure de tous les meubles 
à bâtis et à panneaux, extrêmement nombreux et variés, 
qui sont actuellement en usage. Ainsi que le remarque fort 
bien un écrivain du siècle dernier \ non seulement on pos- 
sède une diversité considérable de chacun de ces meubles, 
mais leur nombre s’accroît presque chaque jour, soit à rai- 
son des besoins nouveaux qui se manifestent, soit par suite 
de l’inconstance de nos goûts ou des caprices de la mode, 
que les fabricants ont le plus grand intérêt à satisfaire. 

Pour plus de clarté et de simplicité, et en nous appuyant 
sur ce principe admis par les hommes les plus compétents, 
que la construction de tous ces meubles « est toujours à 
peu près la même, du moins pour chaque espèce », nous 
prendrons sur nous de ramener leurs formes variées au type 
primordial d’où elles dérivent toutes plus ou moins direc- 
tement, persuadé que le lecteur saura ensuite appliquer à 
chaque classe de ces ouvrages l’ensemble des règles que 
nous allons exposer, et se livrer à toutes les déductions 
que comporte chaque application particulière. 

Ce meuble primordial et qui peut servir de type à tous 
les meubles à bâtis et à panneaux, c’est le coffre. Dans le 
résumé historique qui fait suite à cette monographie, nous 
indiquons le rôle considérable que le coffre a joué dans le 
mobilier de nos ancêtres. Ici nous nous bornerons à rappe- 
ler ses transformations successives. Nous constaterons que, 
placé sur un autre coffre de dimensions un peu plus vastes 
et changeant son mode de fermeture, — c’est-à-dire subs- 
tituant un abattant ou deux portes à son couvercle primitif 
(voir fig. 43), — il forma , naturellement et presque sans 
effort, le meuble appelé tour à tour buffet, secrétaire, ar- 

1. Roubo fils, Art du menuisier^ tome III, p. 600. 



LA MENUISERIE 



47 



moire à deux corps. Prolongeant ses quatre pieds de cin- 
quante à soixante centimètres et subissant, quant à sa fer- 




Fig. 44. 



meture , les mêmes modifications , il devint le cabinet , la 
j)etite armoire, le bonheur du jour, et enfin ce meuble gra- 
cieux que nous nommons aujourd’hui, assez improprement, 
crédence (fig. 44). 




48 



LA MENUISERIE 



Gratifié de petits pieds et de portes à deux battants, il 
prit le nom de bas d’armoire. Muni de tiroirs nombreux, 
il constitua la commode. Enfin, renversé sur le côté et 
faisant évoluer son couvercle en guise de porte, il fournit 
encore le modèle d’une armoire à l’état embryonnaire (voir 
fig. 45). En étudiant la construction de cet ancêtre de notre 




mobilier, nous allons donc, du coup, étudier la construction 
de presque tous les meubles à bâtis et à panneaux actuel- 
lement en usage. 

La première condition que l’on doit exiger de ces di- 
vers meubles, c’est que leurs parois soient en état de sup- 
porter la pression intérieure ou extérieure qu elles sont 
appelées à subir. Aussi est-il indispensable qu elles soient 
reliées entre elles par une charpente ou, pour parler plus 



LA MENUISERIE 



49 



exactement, par une ossature soigneusement établie et assez 
résistante pour qu’on puisse emplir, charger et vider au 
besoin ces sortes de meubles, sans que leurs surfaces ces- 
sent d’être exactement unies les unes aux autres. 

Cette robuste ossature consiste, pour le coffre et pour 
tous les meubles qui en dérivent, en un bâti formé de 
quatre montants et huit traverses solidement assemblés. 
Ce bâti doit supporter tout l’effort intérieur et extérieur. 




Fig. 46. — Charpente ou ossature du coifre. 



en ne laissant aux panneaux qu’un rôle de remplissage, de 
telle façon qu’on puisse enlever tous ces panneaux sans que 
la charpente générale soit ébranlée. 

C’est au moyen d’assemblages analogues à ceux que 
nous avons précédemment décrits, et surtout à l’aide des 
assemblages à tenon et mortaise ou de ceux à enfourche- 
ment et en anglet, que l’on relie entre eux les montants 
et les traverses formant cette charpente logique, — après 
avoir eu soin, toutefois, de ménager dans chacune de ces 
pièces de bois une feuillure plus ou moins profonde, dans 
laquelle la languette qui borde le panneau vient s em~ 
hrever, et en outre de rainer les traverses du haut et du 



4 




50 



LA MENUISERIE 



bas , pour qu’elles puissent recevoir les fonds ou plan- 
chers. 

Des Armoires. — Le coffre, — meuble primordial, qui 
joua, nous l’avons dit, un rôle si considérable dans l’écono- 
mie domestique de nos ancêtres, et qui, pendant toute une 
suite de siècles, leur servit à toutes sortes d’usages, — le 
coffre est presque délaissé aujourd’hui. On ne l’admet plus 
guère que dans les antichambres. Pour la garde du linge 
et des effets précieux, l’armoire l’a remplacé. C’est, comme 
dimensions, le plus considérable des meubles fermants, car 
on en a fait au siècle dernier qui mesuraient jusqu’à 2“,50 
et même 3 mètres de haut, sur 1“,50 à 2 mètres de large, 
avec 0"^,50 ou 0“,60 de profondeur. 

Toute armoire se compose ordinairement d’une ou deux 
portes évoluant dans un chambranle, d’une corniche ou cha- 
peau, de deux côtés, d’un derrière, de deux fonds, l’un ser- 
vant de plancher et l’autre de plafond, et quelquefois de 
tiroirs apparents placés dans le bas du meuble et formant 
comme une sorte de piédestal à sa façade (voir fîg. 47). 

Les armoires se font généralement en chêne ou en noyer. 
Ce dernier bois est celui qui convient le mieux aux meubles 
qu’on appelle parants, parce qu’ils concourent à la décora- 
tion du logis. Le chêne entre aussi dans la composition de 
ces meubles, mais seulement pour les fonds, le derrière, 
les tiroirs, etc., c’est-à-dire pour les parties peu visibles, 
})arce que ce bois, quelque beau qu’il soit, ne prend jamais 
le poli aussi bien que le hêtre ou le noyer L 

Comme les armoires sont destinées à subir des déplace- 
ments, et que leur taille les rend peu maniables, on les 
construit de façon qu’elles puissent se démonter facilement, 
ce qui se fait de la manière suivante ; on prépare séparé- 

1. Le hêtre toutefois ne convient pas pour ces vastes ouvrages, car, 
converti en panneaux un peu larges, si sec qu’il soit, il se tourmente 
toujours. 



LA MENUISERIE 



51 



ment les différentes pièces de la membrure, puis on cons- 
truit les côtés et on assemble ceux-ci avec les traverses 




Fig. 47. — Armoire. — A, A, portes. — B, chanii^ranle. — C, chapeau. 

D, tiroir. 

supérieures et inférieures du chambranle et du fond, à l’aide 
de vis de rappel et d’écrous. De cette façon, on peut monter 
et démonter le meuble à volonté. Restent les portes et la 



52 



LA MENUISERIE 



corniche, qui, construits également à part, se fixent en der- 
nier lieu. La corniche est le plus couramment assemblée 
à rainure et languette au reste de l’ouvrage. 

Les armoires sont garnies à l’intérieur de tablettes et de 
tiroirs. Ces derniers, disposés à peu près à mi-hauteur, sont 
enfermés dans un caisson. Les tablettes sont portées ordi- 
nairement par des tasseaux mobiles s’emboîtant dans une 
double crémaillère. On les façonne en chêne, parfois en 
bois blanc simplement alaise, c’est-à-dire bordé en pa- 
rement d’une baguette de bois plus précieux; mais toujours 
elles sont pleines. Autrefois on les confectionnait souvent 
à claire-voie, ce qui facilitait la circulation de l’air et em- 
pêchait le linge et les effets de prendre de l’odeur. On 
montait égalemement ces tablettes sur des coulisseaux 
assemblés dans les côtés de l’armoire, et qui permettaient 
de les tirer à soi. Enfin, dans quelques-unes on supprimait 
les tablettes pour les remplacer par des porte-manteaux 
courant sur une tringle. Ces dernières armoires portaient 
plus spécialement le nom de garde-robes. 

L’armoire que nous venons de décrire, et qui pourrait 
prétendre au titre d’armoire classique, n’est plus guère en 
usage aujourd’hui. Nos pièces, désormais trop étroites, s’ac- 
commoderaient mal de la présence de pareils géants. Aussi, 
pour leur faciliter l’entrée de nos intérieurs, les a-t-on ré- 
duites de moitié. Celles dont on se sert le plus ordinai- 
rement ne comportent plus qu’un seul battant, et ce battant 
est le plus souvent garni d’une glace. De cette façon, le 
meuble sert à deux fins, et remplace à la fois l’armoire et la 
psyché si chère à nos aïeules. L’adjonction de la glace, 
leur donnant accès dans les pièces d’habitation les plus 
relevées, a valu à ces armoires une parure plus distinguée. 
On en fait donc de très riches, ornées de pilastres, de co- 
lonnes et d’entablements. On en fait même qui, par leur 
décoration, rappellent les meubles de la Renaissance. C’est 
là un amusant anachronisme; car ces grandes glaces, dont 



LA MENUISERIE 



53 



Rabelais parle dans la description de sa fameuse abbaye de 
Thélème comme d’une merveilleuse impossibilité, étaient 
absolument inconnues au xvi® et même au xvii® siècle. 

Des Buffets. — Tout ce que nous venons de dire des ar- 
moires peut s’appliquer aux buffets. La seule différence 
marquante qui existe dans leur structure, c’est que ces der- 
niers sont le plus ordinairement formés de deux corps su- 
perposés au lieu d’un, et que les tiroirs apparents qui dans 
l’armoire sont à la base même du meuble, se trouvent pla- 
cés, dans le buffet, au sommet du corps inférieur, sous la 
tablette d’appui. En outre, ces tiroirs, étant destinés le plus 
souvent à contenir de l’argenterie , doivent être très so- 
lidement construits et renfermés dans un bâti spécial ou 
caisson. Gomme le buffet est appelé à loger du pain ou 
des desserts qui laissent tomber des miettes, pour rendre 
le nettoyage plus facile on place dans le corps du bas une 
tablette affleurant l’ouverture des portes. Quant au corps 
du haut, il est également garni de tablettes sur lesquelles 
on dispose généralement des plats et des assiettes. Ces 
plats sont parfois d’une grande beauté; aussi, pour qu’on 
les puisse voir, les met-on presque debout, et, pour qu’ils 
ne glissent pas, on fixe sur chaque tablette un petit tasseau 
chargé d’arrêter et de retenir le bord du plat. Dans le 
même but, on remplace souvent les panneaux du corps 
supérieur par des vitres. Enfin, comme le buffet sert en- 
core, au cours du repas, à poser la desserte de la table, et 
qu’on a intérêt à ce que sa tablette centrale présente un 
certain développement, on ménage entre le corps supé- 
rieur et le corps inférieur un espace libre, destiné à rece- 
voir les plats et les bouteilles. Cet espace prend le nom 
de cave. 

Nous avons dit que le buffet se composait de deux corps 
superposés. Afin d’en rendre le maniement et le transport 
plus faciles, on exécute ces deux corps séparément, et on 



54 



LA MENUISERIE 



les laisse indépendants l’un de l’autre. Une fois le buffet 
en place , pour éviter tout ébranlement du corps supé- 
rieur, on fixe ce dernier sur le corps inférieur à l’aide de 
quatre clefs, deux placées en arrière et une sur chacun des 
côtés. 

Les Secrétaires ne s’éloignent pas beaucoup, comme 
construction, des armoires ordinaires. La seule différence 
caractéristique qu’ils présentent, c’est qu’ils sont à deux 
étages, et que celui d’en bas s’ouvre à deux portes, alors que 
l’étage supérieur est fermé par un abattant pouvant servir, 
lorsqu’il est abaissé, de table à écrire. Ajoutons que les 
tiroirs, au lieu d’être logés dans le bas du meuble, sont 
placés juste au-dessous de la corniche et que celle-ci est 
assez souvent surmontée par une tablette de marbre. 

Parfois, au lieu de deux portes dans le bas, on dispose 
une succession de tiroirs, et la partie supérieure est rem- 
plie, au-dessus de l’abattant faisant fonction de table à 
écrire, par un caisson contenant [plusieurs rangs de petits 
tiroirs. 

Enfin les Commodes, par lesquelles nous terminons cette 
rapide revue de meubles à bâtis et à panneaux, ne sont 
autre chose que de grands coffres mesurant de 0“,75 à0“,80 
de hauteur, divisés en rangées de tiroirs successifs, et qui 
doivent leur nom à la facilité que présente cette disposition 
pour serrer un grand nombre d’objets. Le modèle classique 
de ce genre de meubles comporte généralement trois rangs 
de tiroirs, les deux du bas occupant toute la largeur du meu- 
ble, celui du haut séparé en deux et même parfois en trois 
tiroirs distincts. Enfin la commode est couverte tantôt avec 
un dessus de bois, tantôt avec une tablette de marbre. Dans 
ce dernier cas, pour éviter que la poussière ne s’intro- 
duise à l’intérieur, on dispose en dessous de la tablette un 
double fond auquel on donne le nom de châssis. 



LA MENUISERIE 



55 



Est-il nécessaire d’ajouter que les dimensions de tous 
ces meubles ne sont point décidées au hasard? Certains 
d’entre eux, comme les grandes armoires c[ui ont seule- 
ment un but d’utilité, sont proportionnés à la place qui 
leur est destinée. Les autres, dont le rôle est plus intime, 
doivent se mettre à la portée de ceux qui les emploient, 
et leur éviter une fatigue au moins inutile. Saint-Simon 
rapporte que l’abbé Boileau mourut des suites d’un effort 
qu’il avait fait pour prendre dans sa bibliothèque un 
livre trop lourd et trop haut placé. C’est là une aventure 
bonne à méditer. Il importe donc que les tablettes des ar- 
moires et des buffets, et surtout les tiroirs des secrétaires, 
se trouvent à des hauteurs convenables qui les rendent 
facilement accessibles, et qu’ils n’obligent pas ceux qui 
s’en servent d’une façon constante à une gymnastique dé- 
sordonnée. Comme le remarque fort bien Roubo, « la 
commodité est ce qu’on doit rechercher le plus » dans la 
composition des meubles; « c’est pourquoi on doit avoir 
soin de ne rien déterminer touchant leurs formes et pro- 
portions, avant de s’être rendu compte de l’usage auquel 
on les destine. » 

Les mêmes observations sont à faire pour ce qui con- 
cerne la décoration. Tous ces meubles que nous venons de 
réduire à leur aspect rudimentaire comportent, cela s’en- 
tend, un genre de beauté particulière, qui dérive de l’élé- 
gance de leurs proportions et de l’ornementation plus ou 
moins riche dont on les pare; car aucune ressource de l’art 
du menuisier et des arts annexes n’a été négligée pour les 
rendre plus magnifiques. Cette richesse et le caractère 
spécial que prend la décoration, dépendent de l’opulence 
ou de la volonté du client auquel est destiné le meuble, et 
aussi du goût dominant à l’époque où ce dernier est exé- 
cuté. Entablements, frontons, corniches, frises, encadre- 
ments, moulures, bas et hauts reliefs, niches, colonnes en 
hors-d’œuvre ou engagées, pilastres, balustres, chutes, etc., 



56 



LA MENUISERIE 



toutes les manières d’orner ont été employées tour à tour et 
souvent avec beaucoup de bonheur pour rendre ces ouvrages 
dignes des appartements parfois somptueux où ils sont ap- 
pelés à prendre place. Ne cherchant à établir ici que des 
règles générales, nous nous garderons bien d’entrer dans le 
détail de ces décorations extrêmement variées. Nous nous 
bornerons à indiquer seulement quelques conditions essen- 
tielles de convenance et de beauté, qui peuvent être con- 
sidérées comme indis- 
pensables. 

En ce qui concerne 
l’élégance des propor- 
c tions notamment, on re- 
marquera que tous les 
meubles dont nous ve- 
nons de parler se pré- 
sentent géométralement 
aux regards sous la 
forme d’un parallélo- 
gramme. Nous pouvons donc, sans sortir du caractère gé- 
néral de notre étude, rechercher quelles conditions ce paral- 
lélogramme doit remplir pour paraître agréable à l’œil. 

Serlio, dans son excellent livre^, si justement classique, 
fixe lui-même certaines limites qui, en architecture, ne doi- 
vent jamais être dépassées. Ces limites partent du carré 
parfait et aboutissent à un rectangle dont la longueur est 
le double de la largeur. Mais ces deux dimensions extrê- 
mes trouvent rarement leur emploi dans le mobilier, et 
l’expérience démontre que les proportions les plus conve- 
nables sont celles qui peuvent s’exprimer par le rapport 
des chiffres 2 et 3, c’est-à-dire que si nous prenons , par 
exemple, pour hauteur de notre parallélogramme le diamè- 
tre AGB (voir fig. 48), sa largeur AG' devra se composer 

1. Il Primo Libro d' architettura di M. Sabastiano Serlio Bolognese. 




iS 

Fig. 48. 




LA MENUISERIE 



57 



de ce même diamètre ACB augmenté d’un demi-diamètre ou 
rayon B G'. Pour obtenir un bon rapport, on peut encore 
procéder autrement. Étant donnée la plus petite dimen- 
sion du parallélogramme, soit la ligne AB (voir fig. 49), on 
construit, à l’aide de cette ligne, un carré parfait, le carré 



ABDC, dont cette ligne forme le côté; puis on trace la diago- 
nale B G et on abaisse cette diagonale sur la base du carré, 
où elle tombe en G'. Ainsi prolongée, cette ligne devient 
le grand côté de notre pa- 
rallélogramme. Gette ma- 
nière d’opérer fournit, elle 
aussi, une figure de pro- 
portions agréables, un peu 
plus trapue, il est vrai, que 
la précédente et moins lon- 
gue d’environ un vingtiè- 



me. 



mais encore élégante. 




Fio-. 49. 



Toutefois, elle est moins 
pratique c[ue la première. 

Présenté horizontalement dans ses plus vastes dimen- 
sions pour les commodes, corps de buffets, etc., et verti- 
calement pour les armoires proprement dites, le parallélo- 
gramme obtenu par l’un ou l’autre de ces deux procédés 
ne doit nous fournir que la forme de la charpente générale, 
et il demeure sous-entendu que, suivant le cas, cette char- 
pente peut se compliquer d’ornements latéraux, s’augmenter 
d’un soubassement plus ou moins élevé, et se terminer à 
sa partie supérieure par une corniche ou par un fronton. 

Ajoutons que ces proportions, si convenables pour l’en- 
semble du meuble, produisent un effet également satisfai- 
sant lorscju’on les applique à chacune de ses parties. 

Prenons comme exemple la figure 47, qui représente une 
armoire dessinée par Roubo, et dont le diagramme s’accorde 
exactement avec le premier parallélogramme que nous avons 
tracé. La façade de cette armoire se trouve divisée en deux 



58 



LA MENUISERIE 



parties par ses deux portes, et de la sorte chacune de ces 
portes ne remplit plus les conditions prescrites. Leur sur- 
face extrêmement allongée paraîtrait certainement disgra- 
cieuse, si on ne se hâtait d’en couper l’uniforme longueur 
par des divisions qui, prises séparément, rentrent à peu 
près dans les proportions que nous venons d’indiquer. Le 
même fait se produit pour les armoires à glace, qui, ré- 
duites à un seul battant, offrent une hauteur trop grande 
relativement à leur largeur. Mais comme, dans ce genre 
de meubles c’est la glace surtout qui occupe le regard, le 
constructeur, en donnant à celle-ci les dimensions respec- 
tives que nous avons reconnues satisfaisantes, atténue le 
mauvais effet de sa carcasse trop élancée. 

Il en va encore de même pour les coffres destinés à con- 
tenir des vêtements dans leur longueur, et qui dès lors pré- 
sentent des façades beaucoup trop larges relativement à 
leur hauteur totale. Le menuisier industrieux se hâte de 
diviser ces façades en panneaux successifs , qui distraient 
le regard et enlèvent à cette longue surface son caractère 
disgracieux (fig. 50). 

Une autre condition d’élégance, dans les meubles à bâtis 
et à panneaux, c’est la bonne répartition et la claire dispo- 
sition des masses portantes et des masses portées. La sa- 
tisfaction du regard exige que les parties supérieures du 
meuble ne paraissent pas suspendues en l’air, sans rien qui 
les soutienne, mais au contraire qu’elles reposent sur une 
base et sur des montants solides. C’est pourquoi on doit 
bien se garder de construire, comme le firent certains ébé- 
nistes du XVII® siècle, des armoires dont les portes, se dé- 
veloppant sur toute la largeur du meuble, en occupent si 
bien la façade entière qu’on se demande par quel procédé 
l’entablement et le fronton peuvent tenir ainsi. Pour la même 
raison, lorsqu’il s’agit d’une armoire à deux corps super- 
posés, il faut avoir soin que la partie inférieure, par l’am- 
pleur de son ornementation et par la solidité de ses pro- 




50. — Coffre en chêne sculpté et ciré, divisé en panneaux successifs, (ciiateau de pau.) 





60 



LA MENUISERIE 



fils, accuse une robustesse plus grande que celle de la partie 
supérieure. Et, toujours pour le même motif, si la déco- 
ration comporte des colonnes, on se gardera de les enga- 
ger dans le corps même du meuble, et surtout d’en ourler 
les angles. La colonne, en effet, comme le pilastre, n’a de 
raison d’être que si elle conserve son caractère consoli- 
dateur. Or, formant l’angle du meuble, elle en atténue la 
solidité apparente au lieu de l’accroître. 

Une troisième condition de beauté presque indispensable, 
c’est que dans la fabrication d’un ouvrage de menuiserie 
il soit tenu compte non seulement de sa destination directe, 
mais encore de la pièce où il doit être mis, de la place 
qu’il occupera, de la distance plus ou moins grande à 
lac{uelle il sera vu. Sa fonction finale, le jour plus ou moins 
intense auquel il est soumis, le recul que l’on peut prendre 
pour le juger, sont autant de raisons qui doivent faire déci- 
der de l’importance de ses reliefs. Et, en effet, dans une 
petite pièce très éclairée les meubles exigent des sculptu- 
res très finies, des moulures très achevées, des surfaces 
polies. Dans les pièces un peu vastes, au contraire, ils 
réclament des formes amples, accompagnées d’un travail 
large, gras, énergiquement accentué. 

Quant à l’ornementation, qu’elle soit plutôt sobre que 
prolixe, plutôt contenue que débordante. Il n’est pas de 
beauté sans harmonie, et l’harmonie ne se produit dans un 
meuble que lorsque la décoration n’altère pas la forme, 
mais la fait valoir, l’accompagne , la complète et concourt 
à rendre plus évidente sa sveltesse ou sa puissance, son 
élégance ou sa solidité. Enfin, en toutes choses il faut 
tenir compte de l’emploi du meuble c{u’on exécute, du 
service auquel il est destiné, « n’y ayant, comme le di- 
sait fort bien Roubo, que très peu d’adresse à faire des 
choses dont la forme et la décoration sont opposées à leur 
usage ». 



VIII 



LES MEUBLES A BATIS. 

Si les armoires, buffets, secrétaires et commodes sont 
assujettis, dans leur fabrication, à certaines règles de con- 
venance, les différentes sortes de sièges, les lits, les tables, 
etc., qui appartiennent à la classe des Meubles a bâtis, 
sont astreints à une réglementation encore plus étroite. Se 
trouvant en rapport constant et direct avec ceux qui les 
possèdent, ils doivent se proportionner à leur taille, se 
plier à leurs habitudes, se conformer à leurs besoins. Il 
tombe sous le sens, en effet, que le menuisier, n’ayant pas 
le pouvoir de modifier la stature, l’âge ou le sexe de sa 
clientèle, doit se garder de fabriquer des tables trop bas- 
ses, des lits trop courts et des sièges trop élevés; car il 
importe qu’on puisse utiliser tous ces meubles sans effort 
et s’en servir constamment sans gêne et sans souffrance. 
C’est de cette règle primordiale c|ue doit s’inspirer avant 
tout l’artisan consciencieux et habile. 

De la construction des sièges. — Les principaux siè- 
ges en usage sont les pliants, aujourd’hui fort délaissés, mais 
extrêmement recherchés autrefois, et qui pendant long- 
temps constituèrent un siège très apprécié même parles plus 
hauts personnages, car ils jouissaient à l’ancienne cour 
des mêmes prérogatives hiérarchiques que le tabouret; les 
tabourets, non moins célèbres jadis, mais également tombés 
en mésestime; les haiiciuettes, qui sont des tabourets très 
allongés; chaises, qui ont un dos; les fauteuils, qui ont 
non seulement un dossier, mais en outre des bras ; enfin 
les canapés et les sophas, sortes de fauteuils élargis, sur 



62 



LA MENUISERIE 



lesquels plusieurs personnes peuvent s’asseoir à la fois. 
Conjointement avec ces sièges devenus classiques la 
mode , la fantaisie , le caprice , en ont créé une quantité 
d’autres. De ce nombre sont les bergères, les cabriolets, 
les marquises, les chaises longues, les veilleuses, les vis-à- 
vis, les causeuses, les poufs, les ganaches, etc. ; mais la 
construction de ces divers modèles ne se recommande 
par aucune particularité bien caractéristique, et l’on peut 
leur appliquer, presque sans changements, les règles qui 
président à la confection des sièges principaux. 

Les Pliants, nous venons de le dire, ont cessé d’être 
usités dans l’ameublement ; nous n’en parlerons donc que 
])Our rappeler qu’ils consistent en deux châssis carrés , 
entrant l’un dans l’autre et arrêtés ensemble, au milieu de 
leur hauteur, par deux axes ou boulons. On conserve à 
ces châssis la liberté de se mouvoir sur leurs axes, et leur 
écartement est réglé par la largeur de la bande d’étoffe 
qui, fixée aux deux traverses du haut, constitue le siège 
proprement dit. 

Les Tabourets, jadis très en honneur et aujourd’hui 
moins appréciés, sont de petits sièges rembourrés, ne 
comportant ni dossier ni accotoirs, et dont le bâti est formé 
de quatre pieds assemblés à tenon et mortaise dans qua- 
tre traverses dites de ceinture. Ces pieds comportent des 
galbes variés. On en fait de tout droits, d’autres qui sont 
recourbés en pieds-de-biche, renflés en balustres, tors, etc. 
On les orne parfois de profds ou de cannelures. Enfin, 
dans certains cas et pour prévenir leur écartement, on 
prend soin de les réunir, un peu au-dessus du sol, par un 
croisillon ou par une entretoise. 

Les Banquettes sont construites comme les tabourets, 
avec cette différence que leurs traverses longitudinales. 



LA MENUISERIE 



63 



étant beaucoup plus étendues, doivent être reliées, de dis- 
tance en distance, par des barres à queues, de façon à em- 
pêcher tout écartement qui entraînerait la dislocation du 
meuble. 

Les Chaises diffèrent, on le sait, des tabourets en ce 
qu’elles comportent des dossiers. En conséquence, elles 
se composent de deux pieds de devant ne dépassant pas 
la hauteur du siège, et de deux pieds de derrière plus éle- 
vés, dont le double prolongement prend le nom de pieds 
moiitaiits. Ces quatre pieds sont réunis par quatre traver- 
ses, dont une de devant, deux de coté, une de derrière. 
Enfin, le dossier se complète par deux traverses assem- 
blées aux pieds montants, une supérieure qu’on nomme 
grand dossier ou cintre, et l’autre inférieure appelée petit 
dossier. La confection des chaises fournit au menuisier de 
fréquentes occasions de déployer son goût et son savoir. 
L’exécution des pieds, celle de la ceinture et du dossier, 
donnent lieu à des coupes savantes et à des assemblages 
délicats; mais comme ces petits tours de force ne diffèrent 
})as essentiellement de ceux qu’on pratique dans la fabri- 
cation des fauteuils, nous remettons d’en parler au para- 
graphe suivant. 

Les Fauteuils sont des chaises augmentées d’accotoirs, 
sur lesquels les personnes assises peuvent appuyer leurs 
coudes. Ces accotoirs se composent de deux parties dis- 
tinctes ; un bras qui s’assemble à tenon et mortaise dans 
le pied montant, et une console sur laquelle le bras vient 
buter, et qui s’assemble à tourillons avec ce dernier et avec 
la traverse de côté du siège. Dans le principe, ces sortes 
de consoles étaient formées par le prolongement des deux 
pieds de devant; mais au xviL siècle, quand on commença 
de faire des fauteuils mieux appropriés à la commodité, on 
les disposa en retraite, ce qui rendit l’entrée du siège plus 



64 



LA MENUISERIE 



facile et permit à celui qui l’occupait de s’y mouvoir plus 
aisément. 

L’écartement des consoles ne fut pas le seul progrès 




Fig. 51. — Bois de fauteuil. — Assemblage de la carcasse avec les masses 
dégrossies et sculptées. 



réalisé à cette brillante époque. Jusqu’aux environs de 1635, 
le dossier était demeuré droit, c’est-à-dire perpendiculaire 
au siège, ce qui ne laissait pas que d’être assez fatigant 
pour la personne assise. On eut alors l’heureuse idée de 



LA MENUISERIE 



65 



lui donner du renvers, c’est-à-dire qu’on l’inclina légère- 
ment en arrière, et, pour compenser l’effort que cette incli- 
naison fait supporter aux pieds de derrière, on rattacha 
ceux-ci aux pieds de devant par des entretoises. Plus tard, 
les dossiers s’étant considérablement abaissés et les fau- 
teuils étant devenus, par cela même, plus maniables, pour 
les alléger encore on supprima ces entretoises et on arc- 
bouta faiblement les pieds de derrière. Puis, toujours dans 
le but d’augmenter l’élégance et la commodité, on com- 
mença de cintrer la traverse antérieure du siège, en lui 




Fig. 52. — Plan d’un fauteuil cabi'iolet. 



donnant la forme d’une S. Enfin, on cintra le dossier à son 
tour sur un plan demi-ovale à la base, plus évasé dans le 
haut, en forme de cône par conséquent, — lui faisant faire 
la hotte (suivant le terme usité chez les menuisiers), — heu- 
reuse inspiration qui lui permit d’épouser la forme du dos 
de la personne assise (voir fîg. 52). 

On comprend aisément que ces perfectionnements suc- 
cessifs exigèrent , indépendamment de beaucoup d’ingé- 
niosité, infiniment d’habileté et de savoir. L’établissement 
des calibres fournissant le moyen de débiter le bois d’après 
ces coupes très compliquées, et sans produire trop de dé- 
chet, nécessite, en effet, une connaissance approfondie non 



5 



66 



LA MENUISERIE 



seulement du métier, mais encore de la géométrie. Il fallut 
également un goût tout à fait supérieur pour faire servir 
ces améliorations à la beauté du meuble; et c’est ainsi que 
les menuisiers de cette époque féconde parvinrent à créer 
d’un même coup toute une famille de sièges particulière- 
ment confortables et remarquablement gracieux. 

Nous passons sous silence nombre d’autres progrès ou 
embellissements , tels que la substitution des pieds-de- 
biche aux pieds droits, qui allégea encore l’aspect de ces jo- 
lis meubles ; lasavante distribution des moulures finement 
poussées à la gouge, qui, accompagnant les formes, les firent 
paraître plus sveltes ; les sculptures réparties avec discré- 
tion sur les portions du bâti les moins sujettes au frotte- 
ment ; la transformation des sièges et des dossiers fixes 
en sièges et dossiers mobiles, établis sur des châssis sépa- 
rés et engagés ensuite dans une feuillure où ils étaient 
maintenus par un écrou h Tous ces perfectionnements, 
accomplis par des artisans, disons mieux, par des artistes 
extrêmement habiles et qui avaient le génie de leur pro- 
fession, achevèrent d’amener la confection des sièges à un 
point de perfection qui, depuis lors, n’a pas été dépassé. 

On a donc grandement raison de vouer une reconnais- 
sance profonde à ces menuisiers admirables, à Antoine 
Saint-Yves, à Bouet, à Fouache, à Prou, à Buirette, à Gré- 
mont, à Claude Namur, aux frères Bon, à Dulin, à Gascoin, 
qui, au xvii® et au xviii® siècle, ont fait faire tant de progrès 
à leur art ; mais, par contre, on a quelque tort de repro- 
cher aux menuisiers de notre temps de n’avoir pas, à leur 
tour, réalisé des prodiges capables de faire oublier ces de- 
vanciers illustres. On doit se souvenir, en effet, que ces 

1. Ce perfectionnement, tombé en désuétude etnégligfé aujourd’hui, 
offrait un grand avantage. Il permettait, en cas d’absence prolongée, 
de conserver les sièges, les dossiers et les accotoirs, recouverts de 
tapisseries ou d’étoffes précieuses, dans des armoires, à l’abri de la 
poussière et des mites. 



LA MENUISERIE 



67 



hommes remarquables mirent près de deux cents ans à 
faire accomplir à cette partie de notre mobilier l’évolution 
à la fois savante et gracieuse que nous venons de décrire, 
et il faudrait ne pas savoir combien l’enfantement d’une 
forme nouvelle est difficile, et combien le public routinier 
tient à ses habitudes, pour s’étonner que les acheteurs du 
XIX® siècle et les menuisiers chargés de les satisfaire se 
contentent encore aujourd’hui de modèles qui n’ont pas 
cessé d’être confortables et de paraître charmants. 

Mais où l’on a le droit de se montrer sévère, c’est quand 
on constate que, imitateurs trop fidèles, certains de nos four- 
nisseurs contemporains copient sans réflexion les meubles 
laissés par leurs devanciers, et construisent leurs chai- 
ses et leurs fauteuils sans tenir compte de la taille ni de 
la corpulence de ceux qui leur en font la commande. La 
commodité est, en effet, ce qu’on doit rechercher avant 
tout dans la confection des sièges. C’est ])ourquoi les maî- 
tres du siècle dernier recommandaient d’avoir grand soin 
« de ne rien déterminer touchant leurs formes et leurs 
proportions avant de s’être rendu compte de l’usage auquel 
on les destine^ ». Si cet usage est général, comme cela ar- 
rive pour ceux qui, placés dans un appartement, servent 
indistinctement à toutes sortes de visiteurs , il est clair 
que leurs dimensions doivent répondre aux exigences d’une 
taille moyenne. Si, au contraire, ils sont réservés à une 
seule personne, leur devoir est de se proportionner à la 
taille de celui qui s’en servira constamment. 

Ce sont là des précautions qui semblent élémentaires, et 
auxquelles, cependant, on ne prend pas toujours garde. 
Aussi arrive-t-il trop souvent que, même pour les sièges 
fabriqués en vue de cet usage général dont nous venons 
de parler, au lieu d’établir géométriquement les propor- 
tions qui conviennent à chacune de leurs parties , on copie 



1. Art du 7nenuisier, tome III, p. 609. 



68 



LA MENUISERIE 



au hasard un modèle qui paraît élégant, sans penser à se 
rendre compte si ses dimensions correspondent à la taille 
moyenne des personnes qui seront appelées à s’en servir. 

Est-il donc impossible d’établir une sorte d’échelle, de 
« gabarit humain )> (qu’on nous permette le mot) prévenant 
ces fâcheuses erreurs ? Nullement. Dès la plus haute antiquité 
on s’est préoccupé des proportions du corps de l’homme, 
et le canon égj^ptien, malgré son ancienneté vénérable, n’a 
pas cessé d’être d’une vérité suffisante pour qu’on puisse 
encore le prendre pour guide. Il suffit pour cela de raccorder 
cette figure à la taille courante de nos contemporains. En 
France; les lois qui régissent le recrutement fixent à 1™,54 
le minimum nécessaire pour le service militaire. Par con- 
tre, quand un homme atteint 1™,80, il sort de la moyenne 
et passe pour ce qu’en langage populaire on appelle a un 
bel homme ». En additionnant ces deux chiffres et en di- 
visant ensuite le total par 2, on obtient 1"‘,67. Prenons 
1“^,65, hauteur très convenable et même déjà un peu con- 
sidérable pour l’objet de nos études; car il serait impru- 
dent de ne pas se souvenir que notre espèce compte deux 
sexes d’inégale grandeur, et que les meubles dont nous 
nous occupons doivent servir au beau sexe aussi bien qu’au 
sexe fort U 

Supposons maintenant que notre figure de 1™,65 veuille 
s’asseoir. Pour que le pied pose à plat, il importe que le 
siège ne dépasse pas 0“,40 de hauteur, car c’est ce chiffre 
que nous trouvons à la base de la rotule, laquelle corres- 
pond assez exactement au pli du jarret^ (voir fig. 53). Eh 
bien, il arrive parfois que le tapissier peu soigneux et le 
menuisier négligent donnent à ceux de leurs sièges qu’ils 

1. La différence de taille des personnes qui s’asseyent est en partie 
compensée par le soin qu’on prend d’offrir aux dames un petit banc 
ou un coussin pour poser leurs pieds. 

2. Rapprochement curieux ; une chaise antique conseryée au Lou- 
vre, dans la section ég’yptienne, mesure exactement 0”*, 40 de hauteur. 



LA MENUISERIE 



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appellent « de style « une hauteur variant entre 0™,45 et 
0*“,48, c’est-à-dire]que leurs sièges sont imprudemment éta- 
blis pour des individus mesurant de 1“,80 à l"h92. — Ce 




qui se produit alors, on le devine aisément. — Une per- 
sonne de taille moyenne, prenant place sur une chaise de 
cette dimension, si elle souhaite d’être assise carrément, est 
contrainte ou de laisser pendre ses jambes (fig. 55), ou de 



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LA MENUISERIE 



porter ses reins en avant et de n’occuper que le bord de son 
siège, si elle tient à ce que ses pieds posent à terre (fig. 54). 
De toutes façons elle ne manquera pas d’être mal à son aise, 
et ne tardera pas à sentir des fourmillements qui l’oblige- 
ront à croiser et à décroiser constamment ses jambes. C’est 
là, en effet, le secret de cette gymnastique disgracieuse et 
ridicule à laquelle on voit assez fréquemment les hommes 
se livrer dans un salon. 

Quelle raison peut-on donner pour justifier cet excès de 
hauteur ? La seule que les menuisiers et les tapissiers invo- 




quent en pareil cas, c’est que leurs bois sont copiés exac- 
tement sur des modèles de la bonne époque. Réponse peu 
plausible, car il serait vraiment fâcheux que nous fussions 
mal assis, sous prétexte que nos ancêtres avaient les jam- 
bes plus longues ; mais défense absolument inexacte, car 
les sièges, au siècle dernier, n’avaient nullement la dimen- 
sion qu’on leur suppose. Roubo fils, en effet, nous apprend 
qu’en son temps on donnait aux pliants une élévation de 
14 à 16 pouces, soit 0“,38 à 0™,42 ; aux tabourets, 13 à 
17 pouces, soit 0“,35 à 0™,45 ^ ; aux chaises, 14 à 16 pouces, 
soit 0“,38 à 0’^,42. Quant aux fauteuils, ils étaient tenus un 

1. A la cour, les tabourets ne mesuraient que 8 à 10 pouces, soit 
environ O™, 25 de haut. 



LA MENUISERIE 



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peu plus bas que les chaises. Ajoutons que vingt sièges pro- 
venant du XVII® et du xviii® siècle, pris au hasard parmi 
ceux qui sont conservés au Mobilier national et mesurés 
]>ar nos soins, nous ont fourni une moyenne de 0“h41. On 
voit que nous sommes loin des 0'’^,45 à 0™,48 actuels. Mais 
cette dernière moyenne se serait trouvée sensiblement plus 
élevée, qu’elle n’eût point suffi à excuser les menuisiers de 
nos jours. 

Les sièges magnifiques que possède notre Garde-Meuble 
proviennent, en effet, des palais et des châteaux royaux. 
Or, au XVIII® siècle pas plus qu’au xvii®, il n’était d’usage 
à la cour de s’asseoir sur les fauteuils et sur les canapés. 
« Il y avoit dans les salons, écrit M“® de Genlis, en par- 
lant de Versailles et du Palais royal, une grande quantité 
de chaises d’étoffes, rembourées, galonnées, à long dos et 
très commodes. On ne s’asseyoit que sur ces chaises et non 
sur les canapés ou dans les fauteuils, qui w'étoient que ineu- 
hlans et rangés autour des lambris , où ils restoient tou- 
jours... Le seul fauteuil de la princesse étoit à demeure au 
coin de la cheminée, et la princesse avoit la politesse de 
ne le prendre que pour les ])résentations des femmes 
titrées L » Saint-Simon et Dangeau ne sont pas moins 
explicites. Le premier nous apprend qu’à partir de la Ré- 
gence, quand les princes et princesses du sang purent s’é- 
manciper des rigueurs de l’étiquette qui les reléguait sur des 
tabourets, ils prirent la coutume de s’établir « sur de peti- 
tes chaises à dos, de paille, plus mobiles et plus légères et 
commodes pour travailler et pour jouer ^... » ; et ces petites 
chaises devinrent « les sièges de tout le monde sans dis- 
tinction^ )). S’il nous fallait une dernière attestation de l’ha- 
bitude qu’on avait alors de ne point utiliser les sièges meu- 
blants, l’indignation que la duchesse d’Orléans témoigne 

1. Dictionnaire des étiquettes de la cour^ tome P’’, p 188. 

2. Saint-Simon, Mémoires^ tome XIV, p. 462. 

3. Dangeau, Journal^ tome XVII, p. 67. 



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LA MENUISERIE 



d’avoir vu, à Marly et à Trianon, quelques hauts person- 
nages s’asseoir sur des canapés devant le duc et la duchesse 
de Bourgogne , achèverait de nous convaincre^. Enfin les 
j)rincesses du plus haut rang étaient, elles-mêmes, si bien 
obligées, au cercle de la cour, de se contenter de tabourets 
ou de pliants, qu’en janvier 1745 « la Dauphine s’étant 
})laint que les pliants sur lesquels elle étoit assise lui fai- 
soient mal aux reins. Madame, à qui elle fit cette confi- 
dence, en parla » à la reine « et obtint pour elle un pliant 
avec un petit dossier fort bas ^ ». 

Dans les intérieurs de la haute bourgeoisie, on s’asseyait, 
il est vrai, dans les fauteuils et les chaises à bras, et il nous 
est resté d’assez nombreux spécimens de ces sièges d’un 
usage courant; mais tous, ou presque tous, sont de petite 
taille et rentrent dans les dimensions indiquées par Roubo. 
Il s’agit donc, lorsqu’on veut copier, de choisir ses modè- 
les avec intelligence. C’est ainsi que, pour les sièges fa- 
briqués de nos jours à l’imitation du xvii® siècle et qu’on 
dit, à cause de cela, être « de style Louis XIV », nos menui- 
siers ont également'grand tort de les faire aussi massifs et 
aussi pesants que leurs aînés. A cette époque, on eût re- 
gardé comme une incongruité de dire à un visiteur, même 
d’un rang moins élevé, de prendre une chaise ou un fau- 
teuil. On ordonnait à l’un des valets présents d’avancer le 
siège qu’on destinait à ce visiteur, de le çoiturer. Molière, 
interprète exact des mœurs de son temps, ne manque pas 
de nous édifier sur ce détail d’étiquette courante 

On voit, par ces quelques réflexions, que si l’on a raison 
d’admirer grandement les sièges exécutés au xvii® et au 
XVIII® siècle, on se trompe, par contre, en les reproduisant 
servilement et en appliquant à des besoins journaliers des 

1. Correspondance de Madame^ tome P’’, p. 340. 

2. De Luynes, Meînoires^ tome VII, p. 203. 

3. Voir Bon Juan ^ acte IV, scène ni; la Comtesse d'Escarbagnas ^ 
scène xvi; les Précieuses ridicules^ scène x; etc. 



LA MENUISERIE 



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meubles qui étaient si bien « d’apparat » que la plupart 
d’entre eux sont « bâtis en façade », c’est-à-dire confection- 
nés et décorés pour être vus uniquement par devant, ce qui, 
avec l’usage qu’on en fait aujourd’hui, devient une grossière 
anomalie. Dès qu’ils sont occupés, en effet (notre lig. 57 le 
démontre) , on cesse d’en voir la partie ornée, et la seule 




Fig. 57. 



façade qui demeure visible présente une charpente assez 
désagréable à contempler. Mais le tapissier distrait ou né- 
gligent fait pis encore. Il dénature j)ar des adjonctions 
inattendues les proportions des meubles qu’il copie. Il gra- 
tifie de roulettes un bois de fauteuil qui n’en comportait 
pas. Il surélève sa garniture avec des ressorts en laiton 
inusités à l’époque où le siège choisi comme type a été con- 
fectionné, et, par un déplorable contresens, il fait dépen- 
dre les dimensions d’un meuble de sa fabrication, et non de 



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LA MENUISERIE 



l’emploi auquel il est destiné. Quant au menuisier, pour 
s’éviter la peine d’établir de nouveaux calibres propor- 
tionnés à la taille des personnes qu’il entend servir, il se 
borne à copier exactement ceux de ses prédécesseurs, sans 
se soucier des transformations que le tapissier fera subir 
à son bâti^. Nous sommes loin du temps où un maître en 
la matière traçait ce principe qu’on ne devrait jamais per- 
dre de vue : « Avant de rien déterminer sur la grandeur des 
sièges, il faut se rendre compte de la façon dont ils seront 
garnis^. » 

Tout ce que nous venons de dire s’applique non seulement 
aux sièges meublants et d’un usage général, mais surtout à 
ceux qui ont une destination particulière. Lorsqu’une chaise, 
lorsqu’un fauteuil sont spécialement confectionnés pour 
une personne quelconque, il est indispensable que cette 
personne s’y trouve à l’aise, et pour cela que toutes les par- 
ties de la chaise ou du fauteuil se proportionnent à la taille 
de celui qui doit l’occuper. Pour obtenir ce résultat, cinq 
choses sont à considérer : 1° la hauteur du siège propre- 
ment dit; 2® sa largeur; 3® sa profondeur ; 4® le renvers ou 
inclinaison du dossier, et 5® la hauteur des accotoirs. Ces 

1. Les menuisiers du xvii° et du xviii® siècle, beaucoup plus res- 
pectueux que les nôtres des besoins de leurs contemporains, faisaient 
varier la forme de leurs meubles de façon à les mettre d’accord non 
seulement avec la taille de leurs clients, mais avec les exigences de 
la toilette. Ce fut le développement considérable pris par le volume 
des perruques qui provoqua l’abaissement du dossier des fauteuils, et 
Barbier constate {Journal^ tome II, p. 37) que, de son temps, l’exagé- 
ration des jupes soutenues par des paniers amena l’écartement des 
bras et la position en retraite des consoles qui les supportent. Deux 
siècles plus tôt, les vertugadins avaient provoqué une transformation 
pareille. 

2. Roubo , loco cit.^ tome III, p. 609. L’enseignement donné de- 
puis quelques années à V Ecole Boulle, instituée par la ville de Paris, 
remédiera en partie à cette négligence. Elle oblige, en effet, les ap- 
prentis tapissiers à prendre une connaissance sommaire de la menui- 
serie, et les apprentis menuisiers à passer quelque temps dans les 
ateliers de tapisserie. 



LA MENUISERIE 



75 



prémisses étant admises, est-il possible d’établir, une fois 
pour toutes, une formule générale, une sorte de diagramme 
qui permette de confectionner d’une façon régulière et nor- 
male un exemplaire de cet « excellent meuble », comme 
l’appelle Xavier de Maistre, remplissant les conditions que 
nous venons d’énoncer ? La solution de ce petit problème 
n’est certes pas irréalisable. 

Pour la trouver il faut procéder comme pour toute autre 
opération mathématique : partir du connu pour arriver à 
l’inconnu. Le connu, c’est : 1® le genre du meuble que le 
client désire, son « style », pour nous servir du terme 
adopté ; 2® la hauteur du siège ; 3*^ l’inclinaison du dossier. 
Le style général du meuble est, en effet, indiqué par l’ache- 
teur. L’inclinaison du dossier se trouve régie par le style, 
et la hauteur du siège nous est fournie par la taille de 
la personne qui le doit occuper. L’inconnu, c’est tout le 
reste. Voyons, après cela, comment il faut nous y prendre 
pour obtenir la formule souhaitée. 

Supposons que notre acheteur désire un fauteuil Louis 
XVI, c’est-à-dire large, commode, avec des consoles en 
retraite et un dossier de grandeur moyenne. Supposons 
encore, et pour plus de commodité, que notre client ait pré- 
cisément la taille de l“bG5 portée sur notre canon. Nous 
savons que pour une personne mesurant cette taille le jar- 
ret est situé à environ 0“,40 du sol. Voilà donc la hauteur 
de notre siège naturellement établie. Mais un fauteuil 
Louis XVI est rembourré; la garniture s’élève à peu près à 
0"^,10 au-dessus du bâti; en admettant qu’elle s’affaisse de 
moitié sous le poids du corps, c’est-à-dire de 0*",05, notre 
bâti ne devra pas dépasser 0™,35. Nous aurons de la sorte 
une hauteur convenable. Pour l’inclinaison du dossier, les 
habiles menuisiers du xviii® siècle, ceux-là mêmes qui ont 
créé le modèle choisi, avaient adopté un écart de trois pou- 
ces (soit environ dix centimètres). Réglons-nous là-dessus 
et commençons à élever notre fauteuil. 



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LA MENUISERIE 



Nous avons le sol SS' (voir fig. 58) sur lequel, en A, nous 
dressons une perpendiculaire. A 0“,35 du sol nous traçons 
une ligne horizontale, parallèle à notre ligne SS'; c’est la 
ligne CD, qui, coupant notre perpendiculaire à angle droit, 
nous donne le niveau de notre bâti. Puis, prenant sur 
notre verticale AB un point H situé à une distance de no- 




tre parallèle égale à celle qui sépare cette dernière du sol, 
nous abaissons, passant par ce point H, la diagonale EG 
qui va nous livrer l’inclinaison de notre dossier, et nous 
voilà en possession de nos éléments connus. 

Gela fait, plaçons en H la seconde pointe d’un compas 
ayant sa première pointe en A, et décrivons un arc de cer- 
cle. Cet arc viendra couper notre ligne de bâti en I et le sol 
en K. Du point I abaissons une perpendiculaire sur le sol, 



LA MENUISERIE 



77 



elle tombera en L ; et la figure que forment ces lignes nous 
offre déjà l’aspect sommaire du siège que nous cherchons. 

Pour terminer notre diagramme, replaçons la pointe de 
notre compas en A et l’autre pointe en L ; décrivons un 
nouvel arc de cercle ; il ira couper notre parallèle de hau- 
teur en P et notre diagonale d’inclinaison en M. Du point 




Fig. 59. — Fauteuil Louis XVI dans son diagramme. 



P abaissons une perpendiculaire sur le sol ; elle tombera en 
R, et la ligne PR indiquera l’alignement extrême des pieds 
de devant, — c’est-à-dire que ces pieds ne peuvent ni 
ne doivent, en aucun cas, se trouver en dedans de cette 
ligne. — Enfin, reprenons notre compas, plaçons sa pointe 
en O et son autre extrémité en R, décrivons un dernier 
arc qui, venant couper notre diagonale en T, marquera le 
terme de notre dossier, tandis que les points H et M indi- 



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LA MENUISERIE 



queront le lieu de rattachement des bras, dont la poignée 
devra, autant que possible, affleurer la ligne MX. Voilà 
complètement tracé le diagramme que nous cherchions. 

Pour plus de clarté encore, inscrivons le profd d’un fau- 
teuil dans cette espèce de charpente (voir lîg. 59). Que 
nous dit ce fauteuil ? Son siège a 0™,45 de hauteur, garni- 
ture comprise. Etant donné qu’il s’affaissera de 0“*,05 sous 
le poids de la personne assise, il compte donc 0^^,40, c’est- 
à-dire juste la dimension qui convient pour un homme me- 
surant 1“,65. Gomme profondeur, il donne net 0”*,50, es- 
pace suffisant, puisque du jarret à l’extrémité postérieure 
du corps notre figure 53 ne mesure pas plus de 0”^,40 à 
0“,45. Le bras se trouve, suivant le développement des ac- 
cotoirs, à environ 0“,22 ou 0^^,23 du siège, ce qui est une 
hauteur fort convenable, car on constate cette même dis- 
tance entre l’extrémité inférieure de la cuisse et le dessous 
du coude. Enfin, pour l’homme debout, les omoplates étant 
situées à 1™,30 du sol, cette hauteur, diminuée de la partie 
repliée (soit environ 0“,45), se réduit à 0“,85. Le dossier 
se terminant à 0’^,90, la personne assise dans notre fau- 
teuil a donc toute la facilité désirable de s’appuyer conve- 
nablement. 

On voit que cet ensemble de lignes arrivant à constituer 
une formule, qui se déduit tout naturellement de deux points 
connus, — la hauteur du siège et l’inclinaison du dossier, 
— offre toute espèce de commodités pour la construction 
d’un fauteuil. Grâce à ce diagramme , on possède l’aplomb, 
l’élégance et la solidité. Les yeux sont satisfaits, la logi- 
que n’a rien à reprendre, et, le corps étant à l’aise, il semble 
qu’on ne peut guère demander plus. Constatons, en outre, 
que cette formule établit entre les proportions du siège 
une harmonie certaine , et permet d’en faire varier les 
dimensions sans que les rapports en soient altérés L 

1. Admettons, en effet, qu’au lieu de prendre 0“,35 comme hauteur 



LA MENUISERIE 



79 



Supposons, à présent, qu’au lieu d’un fauteuil Louis XVI 
nous désirions exécuter un grand fauteuil genre Louis XIII, 
à pieds croisillonnés et à long dossier. Il va nous falloir 




édifier un nouveau diagramme. Pour l’obtenir, nous pro- 
céderons comme tout à l’heure, en allant du connu à l’in- 
connu. Nous dresserons une verticale AB , perpendi- 
culaire au sol SS' (voir lîg. 60); nous tracerons à 0™,35 



de notre bâti, nous prenions 0"\40. Notre largeur de siège va devenir 
0“,59 au lieu de 0“,50, et la hauteur du dossier montera à l’",07 au 
lieu de 0"\90. Si, au contraire, nous choisissons la hauteur 0'",30, 
notre siège n’aura plus que 0"*,43 de profondeur, et la hauteur totale 
suivra. 



80 



LA MENUISERIE 



de hauteur une ligne horizontale CD parallèle à SS^ puis, 
après avoir fait passer au point d’intersection O la ligne 
aboutissant en G qui représente l’inclinaison de notre 
dossier, nous placerons la pointe d’un compas en ce même 
point O, l’autre pointe en A, et, décrivant un arc de cercle, 
nous couperons la ligne EG en H, qui fournira le point 
d’attache de notre bras. Transportant alors la pointe de notre 
compas en A, la seconde en H, nous décrirons un nouvel 
arc de cercle qui, après avoir coupé la ligne CD en I, vien- 
dra tomber sur la ligne de terre en K. Abaissons mainte- 
nant une perpendiculaire du point I ; décrivons de son point 
de jonction L un nouvel arc de cercle qui remontera jus- 
qu’à la ligne du dossier et la coupera en M; au point de 
jonction de cette courbe avec la ligne du siège CD, abais- 
sons une autre perpendiculaire (PR) sur la ligne de terre; 
enfin, replaçant la pointe de notre compas en O, décrivons 
un dernier arc de cercle partant du point K; nous aurons 
ainsi une nouvelle figure, dans laquelle nous pourrons in- 
sérer ce fauteuil Louis XIII que nous souhaitons d’exécuter ; 
et l’ensemble des lignes (voir fig. 61 ) qui constituent ce 
second diagramme, procédant uniquement de deux termes 
connus, il suffira, comme pour le siège précédent, que l’un 
de ces termes varie pour que toutes les autres lignes va- 
rient, elles aussi, d’une façon proportionnelle. 

On voit, par ce double exemple, que tous les sièges peu- 
vent s’accommoder d’un diagramme plus ou moins com- 
pliqué et se trouver régis par un calcul mathématique d’une 
simplicité relative. Avec un peu de réflexion et d’applica- 
tion, on obtiendra assez facilement des formules de même 
genre s’appliquant à toutes sortes de meubles, et l’avan- 
tage qu’on trouvera à cette façon de procéder c’est que, la 
forme et les proportions générales cessant d’être une 
préoccupation pour l’artiste, celui-ci, une fois en posses- 
sion d’un diagramme convenable, pourra donner tous ses 
soins à la décoration. 



LA MENUISERIE 



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La Décoration des sièges consiste le plus généralement 
en moulures qui viennent amincir les contours, et en sculp- 
tures chargées de rompre la monotonie des grandes lignes. 




On peut encore dorer les fiits, les peindre, les laquer, etc. 
La dorure, soit qu’on l’applique en plein, soit qu’on se 
borne à réchampir les principales saillies, communique aux 
l)ois une richesse et une somptuosité sans rivales. Le la- 
quage et la peinture fournissent, dans une note plus mo- 
deste, une parure souvent élégante et surtout pleine de 



6 



82 



LA MENUISERIE 



fraîcheur; mais la plus importante décoration du siège, 
celle qui prime toutes les autres, est l’œuvre du sculpteur. 
Ce dernier, en effet, allège, par les profds qu’il pousse et 
par les ornements qu’il découpe et qu’il fouille, la lourde 
carcasse construite par le menuisier, et communique ainsi 

à l’ouvrage son élégance et 
sa sveltesse. 

Il faut se garder, toute- 
fois, de donner à ces belles 
décorations une importance 
exagérée. Autant que pos- 
sible les sculptures , soit 
qu’elles consistent en guir- 
landes de fleurs et de feuil- 
lages, soit qu’elles prennent 
la forme de rinceaux, de ca- 
riatides ou de tout autre 
ornement, ne doivent point 
présenter d’aspérités capa- 
bles de froisser l’épiderme. 
Il faut surtout éviter de cou- 
vrir de reliefs trop accen- 
tués lesendroits par lesquels 
on saisit habituellement le 
meuble, quand on veut le 
mouvoir ou le transporter 
d’une place dans une autre. 
Il est indispensable, en outre, de réserver l’ornementation 
pour la partie supérieure, la seule qui soit facilement ac- 
cessible à la vue. La chaise dont nous donnons ici l’image 
(fig. G2) , bien qu’elle ait été dessinée par un illustre maî- 
tre, fournit un exemple très frappant des erreurs que peut 
commettre un menuisier même éminent. Non seulement 
elle n’offre aucune place par où on la puisse saisir sans 
crainte de la détériorer ou de se blesser, mais les délicates 




Fig. 62 . — Modèle de chaise dessiné 
par Roubo. 



LA MENUISERIE 



83 



figures qui forment les pieds disparaissent derrière les 
pantalons ou les jupes de la personne assise, ou, lorsque le 
siège est inoccupé, obligent celui qui les veut contempler à 
prendre une position à la fois fatigante et ridicule. 

Ces différentes observations s’appliquent également aux 
grands sièges, aux canapés, aux sophas, aux ottomanes, 
aux bergères, etc., qui, nous l’avons dit, peuvent être con- 
sidérés comme des dérivés ou des augmentations du fauteuil 
et de la chaise. 

Du Lit. — Les autres meubles à bâtis qui se trouvent en 
rapport direct avec le corps humain sont la table et le lit. 
On compte plus de quarante sortes de lits. Nous citerons 
notamment : 

le lit à alcôve; 2° le lit d’ange; 3« le lit à l’anglaise; 4° le 
lit en armoire ou lit clos; 5° le lit en baignoire; le lit à bal- 
daquin; 7° le lit à baluslre ou de parade; 8° le lit à bateau; 
9° le lit baudet ou lit de sangle; lOo le lit de camp; 11° le lit à 
la capucine; 12° le lit à la chinoise; 13*’ le lit à la Choisy ; 
14° le lit de coin; lô® le lit à colonnes, à piliers ou à quenouil- 
les; 16° le Ut à coquille; lyo le lit à couronne; 18° le lit à la 
Dauphine; 19° le lit en dôme; 20'’ le lit à deux dossiers; 21o le 
lit à la duchesse ; 22'’ le lit à flèche ; 23'’ le lit de glace ; 24'’ le 
lit à la grecque ; 25° le lit en housse ; 26'’ le lit à impériale ; 
27'’ le lit à l italienne ; 28° le lit de milieu ; 29° le lit en niche; 
30'’ le lit par terre; 31'’ le lit à pavillon; 32° le lit à pentes; 
33° le lit à la polonaise; 34° le lit à quatre faces; 35'’ le lit à la 
reine; 36° le lit de repos; 37° le lit à la romaine; 38'’ le lit 
à la sultane; 39'’ le lit en tombeau ; 40'’ le lit en double tom- 
beau; 4^ le lit à tournant; 42'’ le lit à la turque; 43'’ le lit de 
veille, etc., etc. 

La description de ces nombreuses variétés se trouve 
dimsle Dictionnaire de l’anieublenient et de la décoratloid . 
Le lecteur qui voudra se reporter à cet ouvrage, verra que 
presque toutes ces sortes de lits se distinguent par l’arma- 



1. Tome III, col. 370 à 455. 



84 



LA MENUISERIE 



ture de leurs rideaux ou par la forme de leur ciel bien 
plus que par celle des bois de lit (ou châlits) ; ces derniers 
se résument en quatre ou cinq modèles particuliers , qui 
sont : le lit à quenouilles ou colonnes, le lit à simple, dou- 
ble ou triple dossier, le lit à bateau et le lit pliant ou lit 
de sangle. 

Nous parlerons peu du lit de sangle, qui se compose, 
comme le pliant ordinaire, de deux châssis évoluant autour 
d’un axe et retenus à leur partie supérieure par une toile 
sanglée. Pour tous les autres, les principes qui président à 
leur construction ne diffèrent pas d’une façon sensible. 

La structure de ces divers châlits est, au surplus, des plus 
simples. Elle se compose de quatre pieds, assemblés par 
deux traverses surmontées d’un ou deux chevets^ et de 
deux pans ou battants latéraux. Les pans sont réunis aux 
traverses par des vis de rappel permettant de démonter, 
chaque fois que cela est nécessaire , le châlit en quatre 
morceaux séparés. Un châssis sanglé s’adaptant à l’inté- 
rieur de ce bâti supportait jadisla literie. Depuis l’inven- 
tion des sommiers à élastiques, ce châssis est remplacé par 
des barres appelées goberges (voir lîg. 63). 

Ce qui distingue le lit à quenouilles ou à colonnes du 
châlit ordinaire, c’est que ses quatre pieds, au lieu de s’ar- 
rêter à la hauteur des battants, se prolongent jusqu’à deux 
mètres au moins au-dessus du sol, jouant le rôle de piliers 
et soutenant le ciel ou dais du lit, tandis que le chevet se 
trouve embrevé entre les colonnes. 

Dans le lit à un ou deux chevets ou dossiers, une des tra- 
verses ou les deux — suivant le cas — sont surmontées 
de chevets ou dossiers qui peuvent être égaux, mais dont, 
le plus souvent, celui qui marque les pieds est plus petit 
d’un tiers. Le troisième dossier, quand il en existe un 
(cette mode aujourd’hui est abandonnée), est adapté à l’un 

1. Les menuisiers donnent aux chevets le nom de dossiers, terme 
impropre, mais généralement en usage. 



85 



LA MENUISERIE 

des pans ou battants de façon à empêcher la literie de se 
trouver en contact direct avec la muradle. 

Enfin, dans le lit à bateau, celui des deux battants qui 
est destiné à être vu est cintré au milieu et relevé à ses 
deux extrémités, qui s’arrondissent en forme de gondole. 




Dans toutes ces variétés les assemblages demeurent les 
mêmes. Ajoutons que les lits à colonnes et ceux à un ou 
deux dossiers rentrent généralement dans la catégorie des 
lits de milieu ou lits vus en pieds, ou encore lits de bout, 
c’est-à-dire que leur chevet seul adhère à la muraille. Les 
lits à bateau, au contraire, et les lits à trois chevets touchent 
au mur par un de leurs battants , et quelquefois aussi par 
le chevet, quand ils sont placés en encoignure. 



86 



LA MENUISERIE 



Quelle que soit, en outre, la forme qu’on donne au lit, 
ses dimensions et ses proportions ne varient pas d’une fa- 
çon sensible, parce qu’elles sont régies par des besoins qui 
demeurent les mêmes. Un lit confortable doit mesurer in- 
térieurement 2 mètres de long sur 1™,25 à 1™,60 de large, 
suivant qu’il est destiné à recevoir une ou deux personnes. 
Parfois il peut comporter une largeur un peu plus grande, 
surtout quand il est appelé à être vu en pieds ; il n’en doit 
jamais affecter de plus réduites. 

Autrefois, pour les chambres de parade, on construisait 
des lits énormes. Roubo remarque à ce propos que « les 
lits des grands seigneurs ont depuis cinq jusqu’à sept 
pieds de large, sur sept et même huit pieds de long; noiL 
pas, ajoute-t-il plaisamment, que cela soit nécessaire pour 
eux, qui ne sont ni plus grands ni plus gros que les au- 
tres hommes, mais afin que la grandeur de leurs lits ré- 
ponde en quelque sorte à celle de leur appartement^ ». 
Comme nos habitations étriquées ne comportent plus de 
pièces de parade, et comme, depuis un siècle et demi, les 
princesses et leurs augustes époux ont perdu l’habitude de 
recevoir leurs visiteurs au lit^, on a renoncé à ces pro- 
portions magistrales. Les couchettes destinées aux grands 
personnages et même aux souverains, ne dépassent pas 
sensiblement les dimensions que nous venons d’indiquer 
comme normales. 

Peu de meubles se sont prêtés et se prêtent à une orne- 
mentation plus riche que le lit. Les tapissiers emploient 
pour le garnir les étoffes les plus somptueuses, et sa 
charpente, si simple en son principe, fournit, elle aussi, 
le thème d’une foule de combinaisons extrêmement décora- 
tives. Les sculptures les plus soignées, les dorures les 
plus brillantes, ne paraissent pas déplacées sur ces battants 
et ces chevets qui doivent enclore , pendant la moitié de 

1. L’Art du menuisier^ page 668. 

2. Yoir Dictionnaire de V ameublement^ tome III, col. 399. 



LA MENUISERIE 



87 



son existence, leur heureux possesseur. Aussi l’ébéniste 
complète-t-il souvent le travail du menuisier par l’ap- 
plication de placages superbement nuancés, et le ciseleur 
par l’adjonction de bronzes achevés avec art. Mais comme 
les diverses parties du lit sont appelées à se trouver en 
contact direct avec le corps du dormeur, il importe que 
cette ornementation, quelque magnifique qu’elle puisse 
être, ne présente point d’aspérités trop saillantes ni de 




profils aigus ou tranchants. Tous les reliefs accentués 
capables d’accrocher les garnitures et les vêtements ou 
de blesser la personne couchée, et qui, s’accusant par des 
cavités, se transforment à la longue en nids à poussière, 
doivent être évités avec soin. Il en va de même pour les 
sculptures trop délicates. Elles doivent être rejetées, sur- 
tout lorsque le lit est de côté, c’est-à-dire lorsqu’il adhère 
à la muraille par un de ses pans. Car il faut, dans ce cas, 
chaque fois qu’on en veut retourner les garnitures, tirer le 
lit au milieu de la chambre, et l’on risque, à chaque dépla- 
cement, de faire éclater ces fragiles ornements. 



88 



LA MENUISERIE 



Nous avons dit que les noms si variés par lesquels on 
distingue les diverses sortes de lits, proviennent principa- 
lement de la disposition et de la garniture de leurs ciels. 
Cette garniture rentre presque exclusivement dans la com- 
pétence du tapissier. Généralement le menuisier se borne à 
fournir un cadre — ou un écoinçon quand le lit est en en- 
coignure — que le tapissier habille ensuite plus ou moins 
artistement. Toutefois, pour certains de ces ciels, le contour 
extérieur demeure apparent. Dans ce cas, il arrive le plus 
souvent qu’on chantourne le bâti, qu’on le décore de den- 
ticules, de cannelures, de perles, etc. Dans les lits à co- 
lonnes , le rebord extérieur du cadre est ordinairement 
enrichi d’une frise sculptée, surmontée d’une riche moulure 
formant entablement. Enfin, dans les lits à impériale ou en 
dôme, le ciel, qui est double, nécessite un double châssis, 
dont la construction permet au menuisier de montrer son 
habileté dans la combinaison des coupes et des assemblages. 
Ces derniers ciels, toutefois, ayant cessé d’être en usage, 
nous n’insisterons pas sur les difficultés que présente leur 
exécution, parfois très savante. 

Des Tables. — On donne en menuiserie le nom de 
tables à toutes les surfaces planes portées en l’air par un 
ou plusieurs pieds. On ne distingue pas moins de trente 
sortes de tables : 

lo les tables à abattant; 2« les tables ambulantes ou corren- 
tilles ; 30 les tables bureaux ou tables à écrire; 4° les tables à 
cabaret ; 5® les tables chiffonnières ; 6« les tables à crémail- 
lères, dites aussi tables à la Tronchin; 7° les tables à la Dau- 
phine ; 8° les tables à écrire debout ; 9° les tables d’encoi- 
gnure ; 10° les tables escaliers; 11° les tables de famille ou de 
compagnie; 12° les tables en fer à cheval; 13° les tables gigo- 
gnes ; 140 les tables à la grecque ou à la Pompadour; 15° les 
tables à jeu, comprenant: les tables à brelan, à quadrille, à re- 
vers!, à tri, à trictrac, à trois lins; 16'^ les tables machinées 
ou à transformations; 17° les tables à manger, à l’anglaise ; 



LA MENUISERIE 



89 



18° les tables à dessus de marbre; 19° les tables de nuit; 
2Qoles tables à ouvrage, tricoteuses, etc. ; 21° les tables à rallon- 
ges; 22° les tables rondes ou guéridons; 23° les tables de salon 
ou tables de luxe ; 24° les tables servantes ; 25° les tables de 
toilette; 26° les tables à tréteaux; 27° les tables à trompe; 
28^ les tables de lit; 29® les tables de cuisine, etc., etc. U 

Les tables, on le voit par cette nomenclature, sont em- 
])loyées aux usages les plus divers, et leurs formes ainsi 
que leurs proportions varient d’après les services qu’elles 
sont destinées à rendre. Aussi, suivant les besoins, en fait- 
on de carrées, de rondes, d’ovales, de longues, de courtes, 
de hautes et de basses ; avec tiroirs comme les tables à 
ouvrage et les tables-bureaux, ou sans tiroirs comme les 
tables de salon et les tables à manger ; à un seul pied 
comme les tables à manger et les guéridons ; à trois comme 
certaines tables à ouvrage ou à jeu, mais le plus souvent 
à quatre pieds. Appliquée à demeure contre la muraille et 
n’étant plus visible, par conséquent, que sur trois de ses 
faces, la table — soit que ses ])ieds continuent d’être droits, 
soit qu’ils se courbent en pieds-de-biebe et qu’ils aillent 
buter en retraite — -prend le nom de console. 

Lorsque les tables sont construites pour une destination 
foncièrement usuelle , comme les tables-bureaux, les tables 
à manger, etc., leurs dimensions — hauteur, longueur et 
largeur — s’établissent suivant la convenance des person- 
nes qui doivent en faire usage. Elles se règlent, au con- 
traire, sur la grandeur et le style de ra})partement lors- 
qu’elles ont — comme, par exem])le, les tables de salon — 
])Our but exclusif de concourir à la décoration d’une pièce. 
C’est ce qui explique pourquoi ces dernières sont géné- 
ralement plus élevées que les tables à écrire et les tables 
à manger. Néanmoins les tables de pure décoration dé- 
passent rarement 0“,78 à 0*’^,80. Quant aux autres, leur 

1. Toutes ces sortes de tables sont décrites dans le Dictionnaire de 
V ameuhlement^ tome IV, col. 1108 à 1137. 



90 



LA MENUISERIE 



hauteur varie ordinairement entre 0“,72 et 0™,75, mais 
leurs dimensions, ne craignons pas de le redire, restent 
subordonnées aux convenances et à la commodité. 

Nous ne parlerons pas des tables qui reposent sur des 
châssis pliants, des tréteaux ou des bâtis mobiles. Jadis 
elles étaient extrêmement employées; elles ne sont plus 
guère usitées aujourd’hui b 

Nous passerons également sous silence les tables de 
cuisine, forcément grossières et primitives, et nous ne 
dirons que quelques mots des consoles et des tables de 
luxe ou de salon, dont les pieds, richement décorés, sont 
beaucoup plus l’œuvre du sculpteur que celle du menuisier 
proprement dit; car ce dernier se borne le plus souvent à 
en assembler les masses. — Ces tables, du reste, sont moins 
nombreuses qu’autrefois. Leur excès de richesse, en outre, 
n’a plus sa raison d’être, parce que, n’ayant plus dans nos 
pièces rétrécies le recul nécessaire pour les contempler 
de loin, il faut, quand on veut se rendre compte de la beauté 
des parties portantes, s’incliner ou se mettre à genoux. 
Leur construction, au surplus, ne diffère pas sensiblement 
des tables ordinaires. 

Nous ajouterons que le principe de cette construction 
offre de grandes analogies avec la structure du tabouret. 
Toutes deux consistent dans la confection de quatre traver- 
ses qui viennent s’assembler à tenons et mortaises dans la 
partie supérieure de quatre pieds. Au lieu de couvrir ce bâti 
avec une garniture rembourrée, comme cela a lieu pour le 
siège dont nous parlons, on le surmonte d’une tablette ou 
d’un plateau en bois (voir fig. 65) fait d’un seul morceau ou 
de planches soigneuseriient assemblées dans un cadre et 
recouvertes parfois de marqueterie, d’une feuille de cuir, 

1. Au XVII® et au xviii® siècle, toutes les tables à manger et un 
grand nombre de tables à jouer étaient montées sur des tréteaux. On 
possède encore un certain nombre de ces meubles exécutés avec beau- 
coup de soin et d’une structure compliquée. 



LA MENUISERIE 



91 



d’une bande de drap ou de velours, ou encore d’une pla- 
que de marbre, quand la table se transforme en console. 

Lorsque le plateau supérieur est à quatre angles droits, 
on a soin que ses proportions en longueur et largeur se 
rapprochent de celles que nous avons indiquées comme 
étant particulièrement agréables à l’œil dans un parallélo- 




gramme (voir fig. 48 et 49). Cependant, lorsque la pièce dont 
la table occupe le milieu présente des dimensions excep- 
tionnelles, lorsqu’elle est très ramassée ou très allongée, on 
est naturellement amené à faire varier dans le même sens 
le rapport de ces deux proportions. 

Jadis les pieds de tables affectaient une taille exagérée. 
Au XVI® siècle, ils constituaient de véritables morceaux 
d’architecture, enrichis de cariatides et d’arcades repo- 
sant sur d’énormes patins. Au xvii® siècle, leur robustesse 




92 



LA MENUISERIE 



excessive continua, pendant plus de cinquante ans, à n’être 
nullement en ra]:>port avec le poids relativement faible du 
j)lateau qu’ils avaient pour mission de supporter. Aujour- 
d’hui, on construit encore de ces tables massives, aux 
])ieds disproportionnés, mais seulement dans un but de 
décoration, et pour celles qui sont d’usage courant on a le 
bon esprit de ramener leur structure à des proportions 
s’harmonisant mieux avec le genre de services c{ue ces 
meubles sont appelés à rendre. Malgré cela, les pieds de 
la table n’ont pas cessé, suivant les convenances ou les 
nécessités, de revêtir des formes variées. On en fait de 
droits, de carrés, de ronds, de tors, d’unis, de renflés, de 
moulurés, de sculptés en manière de gaines, de cariatides 
ou de balustres. Mais quel que soit leur aspect on a soin, 
comme taille et comme force, de les proportionner aux di- 
mensions et au poids apparent du plateau. C’est aussi sur 
l’épaisseur, la largeur et la longueur de ce plateau que se 
règle l’importance du bâti sur lequel il repose. 

Pour que l’œil soit satisfait, on accorde généralement à 
ce dernier quatre fois l’épaisseur du plateau; et comme 
celui-ci mesure ordinairement de deux à trois centimètres, 
dans la plupart des cas la hauteur du bâti en compte une 
dizaine. Ces proportions sont admises comme normales; 
elles comportent cependant quelques dérogations. L’ad- 
jonction des tiroirs notamment modifie ces dispositions; 
mais ces changements, quelle que soit leur nécessité ou 
leur opportunité, ne doivent jamais compromettre l’aplomb 
et la stabilité de la table. Il est clair, en effet, que la pre- 
mière qualité d’un meuble de ce genre est d’être solide sur 
ses pieds. Il doit le paraître aussi, car la contemplation 
d’une table qui menace de se renverser au moindre choc, 
ne laisse pas que d’être fort désagréable. 

Lorsque la table est à quatre pieds, et lorsque ces pieds, 
de convenable force, situés aux extrémités du parallélo- 
gramme formé par le plateau, ne laissent déborder celui- 



LA MENUISERIE 



93 



ci que de quelques centimètres, l’œil ne peut guère être 
alarmé. Mais lorsque la table n’a qu’un seul pied, ou quand 
elle a été, pour la commodité du service, construite à 
abattants en portefeuille, ou enfin lorsque, pour une autre 
raison, le plateau déborde considérablement, — comme 
cela a lieu pour les tables à manger, où les pieds doivent 
être placés en retraite pour ne pas blesser les jambes des 
personnes assises, — alors il n’en est plus de même. Dans 
ces divers cas, le moindre choc peut jeter à bas tout 
l’édifice. Notre figure 66 
montre comment — avec 
une table où l’écartement des 
pieds ne représente que le 
tiers de la largeur totale du 
]dateau — un déplacement 
de très peu d’importance 
compromet l’équilibre du 
meuble. Il importe donc de 
prévenir ces sortes d’ac- 
cidents. Quelques précau- 
tions permettront d’en venir 
facilement à bout. Pour s’en convaincre, il suffit de recou- 
rir à une petite démonstration géométrique. 

Supposons que nous ayons un plateau AB (voir fig. 67) 
et que nous voulions savoir quel écartement maximum il 
faut donner aux pieds qui le portent, pour que notre table 
soit suffisamment d’aplomb. 13ans ce but, nous abaisserons 
du centre G de ce jilateau une perpendiculaire ; nous rat- 
tacherons un point quelconque de cette per|)endiculaire, 
G’ ]>ar exemple, aux deux extrémités de notre plateau, et 
nous aurons ainsi un triangle isocèle AB G'. Pour trouver 
le centre de gravité de ce triangle, nous prendrons le mi- 
lieu de nos deux lignes AG' et BG' et nous joindrons ce 
double milieu M et M' aux sommets A et B. lœ j)oint de 
jonction O nous fournira le centre de gravité de notre 




Fio-. GG. 



LA MENUISERIE 



î)4 



A 


c 


: B 














O,.''' 




S 






5 


M 




/jSA' 






/ 





Fiof. 67. 



triangle. Eh bien, supposons maintenant que la ligne SS' 
qui passe par les deux points M et M' constitue notre sol. 
Élevons de ces deux derniers points deux perpendiculaires 
qui iront rejoindre notre plateau. Il en résultera une figure 

représentant la table que nous 
cherchons. L’écartement de la 
base est exactement la moitié du 
plateau, et le croisement des 
deux diagonales AM' et BM s’o- 
père juste au tiers de la hauteur 
de la figure. Ce dernier fait est 
à retenir, car le point de jonction 
de ces deux diagonales peut do- 
rénavant nous servir de repère. 
Quelle que soit, en effet, la 
hauteur de la table, le rapport entre les dimensions de son 
])lateau et l’écartement de ses pieds demeure identique , si 
le point de croisement des deux diagonales reste toujours 
proportionnellement le même (voir 
fig. 68). Ainsi, supposons que nos 
deux diagonales se coupent au quart 
de la hauteur. Eh bien, la largeur 
de la base, formée par elles au mo- 
ment où elles toucheront le sol, 
égalera toujours le tiers du plateau. 
Supposons qu’elles se coupent au 
tiers, la base représentera toujours 
la moitié. Supposons qu’elles se 
coupent à la moitié , la base sera 
toujours égale au plateau, quelles que soient, du reste, la 
hauteur de la table et la largeur du plateau. 

Pour en revenir à notre formule première, si la géomé- 
trie nous enseigne que les deux diagonales se coupant au 
tiers de la hauteur présentent un écartement suffisant pour 
assurer l’équilibre du meuble, l’œil, plus exigeant, ne se 




LA MENUISERIE 



95 






contente pas de cette solution. II réclame davantage, et 
l’expérience démontre que, pour le satisfaire, les deux dia- 
gonales doivent se couper aux deux cinquièmes de la hau- 
teur. De cette façon la base égale les deux tiers du plateau 
et présente, dans la pratique, non seulement une assiette 
d’une solidité plus que suffisante, mais encore ])our l’œil 
un aspect tout à fait rassurant. Si ces précautions ont leur 
raison d’être pour les tables à quatre pieds, à plus forte 

raison sont-elles de mise 

pour les tables à pied cen- 
tral et pour les guéridons 
(voir fîg. G9). 

Les menuisiers toujours 
ingénieux ne se bornent 
pas, nous l’avons dit, à 
construire des tables sim- 
ples. Ils en fabriquent dont 
le châssis, composé de piè- 
ces juxtaposées et glissant 
dans une emboîture, peut 
s’étendre à volonté. On 
nomme ces tables tables à rallonges. Ils en confectionnent 
aussi qui sont munies de tiroirs comme les tables à ouvrage, 
de caissons comme les tables de nuit; d’autres qui se plient 
et se développent comme les tables à jeu; qui s’élèvent ou 
s’abaissent comme les tables à crémaillère et les tables à la 
Troncbin; car il n’est presque ])as de service auquel la table 
ne satisfasse. Chacune de ces sortes de tables comporte dans 
sa fabrication la solution d’un certain nombre de petits pro- 
blèmes intéressants, et varie de construction et de forme 
suivant la destination qu’on lui assigne; mais les principes 
généraux que nous venons d’exposer sont toujours obser- 
vés avec soin par le menuisier consciencieux et habile. 




Fig. 69. — Griiéridon dessiné pai* Koubo 
et conforme au diagramme. 



Les Écrans et les Paravents sont les derniers meubles 



96 



LA MENUISERIE 



à bâtis dont il nous reste à parler. La construction des pre- 
miers est extrêmement simple. Ils se composent de deux 
montants assemblés dans deux patins, et réunis par deux 
traverses, dont l’une s’assemble avec les montants juste au- 
dessus des patins, et dont l’autre réunit les sommets de 
ces mêmes montants. Cette dernière traverse est, sur son 
épaisseur, faite de deux morceaux laissant un vide entre 
eux, de façon à livrer passage au châssis couvert d’étoffe 
qui constitue l’écran proprement dit. Quant à celui-ci, il se 
meut et glisse dans des rainures préalablement pratiquées 
dans les montants. Toutes ces pièces sont assemblées à 
tenons et mortaises. 

Ces sortes de meubles, qui concourent à la décoration 
des appartements, sont susceptibles d’une ornementation 
riche et soignée. On sculpte assez souvent la partie supé- 
rieure du châssis et on l’orne, suivant le cas, d’un nœud ou 
d’une touffe de fleurs. On renforce parfois les montants en 
les cantonnant de colonnettes. Enfin le cadre formé par le 
bâti peut être allégé par des moulures, enrichi de perles, 
décoré de feuilles d’eau, de rais de cœur, etc. Pour le choix 
de ces ornements, on suit le style général du meuble, car 
l’écran se rattache, comme forme et comme décoration, 
aux sièges, tables, etc., qui garnissent la pièce. 

Parfois, quand l’écran est très simple, on adapte à ses 
montants une petite table qui sert soit à écrire, soit à poser 
un livre ou tout autre objet. Cette petite table, générale- 
ment à abattant, se hausse et se baisse au moyen d’une cré- 
maillère fixée sur le devant. On fait aussi des écrans portés 
sur un pied unique, et évoluant sur un pivot; mais cette dis- 
position, fort usitée autrefois, est aujourd’hui peu appréciée. 

La construction des paravents est plus simple encore 
que celle des écrans. Elle consiste dans la confection de 
châssis assemblés comme d’ordinaire , et consolidés par 
l’adjonction d’une traverse centrale. Ces châssis, qu’on 



LA MENUISERIE 



97 




Fig. 70. — Écran en l)ois sculplé et doré garni de tapisserie. 
(CHATEAU DE CH AATILLY.) 



98 



LA MENUISERIE 



nomme « feuilles », sont réunis par des charnières à double 
évolution, permettant de développer les feuilles à volonté, 
soit dans un sens soit dans l’autre, et de les serrer au be- 
soin les unes contre les autres, de façon à tenir le moins 
de place possible. Le nombre de ces feuilles est variable. 
Il est rarement inférieur à quatre ; il ne dépasse presque 
jamais huit. Au delà de ce chiffre, le meuble deviendrait 
trop lourd et cesserait, par conséquent, d’être d’un manie- 
ment facile. 

Ces divers châssis sont recouverts par les tapissiers 
d’étoffe ou de papier. Le plus ordinairement l’étoffe cache 
complètement le cadre du châssis. Cependant on fait aussi 
des paravents à bois apparent. Dans ce cas, le bord exté- 
rieur, demeurant seul visible, est enrichi d’une moulure. 
Pour rendre ces meubles moins disgracieux, on en chan- 
tourne, parfois même on en cintre le sommet. Enfin on a 
soin que le châssis, comme largeur, comme forme et comme 
décoration, s’harmonise autant que possible avec l’étoffe 
choisie pour le recouvrir, et aussi avec l’ameublement de la 
pièce où il doit prendre place. 

★ 



Telles sont, résumées aussi brièvement qu’il nous a été 
possible, les principales opérations auxquelles l’art du 
menuisier donne lieu. Nous n’avons pas la prétention d’a- 
voir décrit ces opérations d’une façon assez détaillée et 
assez complète pour que le lecteur se persuade qu’il en 
connaît désormais tous les secrets. Il serait téméraire, en 
effet, de penser que la lecture d’un livre, même bien fait, 
puisse tenir lieu de ces études spéciales et techniques qui 
seules forment le bon artisan. La sûreté du coup d’œil et 
la précision de la main ne peuvent s’acquérir que par 
une longue pratique. Aussi notre but est-il plus modeste. 



LA MENUISERIE 



99 



Nous avons simplement essayé d’expliquer en quelques 
pages ce que cet art — trop peu connu du grand public et 
insuffisamment apprécié, bien qu’il ait été illustré par nom- 
bre de praticiens éminents — com])orte d’ingéniosité et 
même de science. Nous nous sommes efforcé de montrer ce 
qu’il faut de logique, de talent, d’habileté et de goût pour 
exécuter d’une façon convenable non seulement les meubles 
somptueux qui ornent nos palais, mais ceux-là mêmes dont 
nous nous servons tous les jours. En un mot, nous nous 
<léclarerons satisfait si nous sommes parvenu à éveiller 
l’attention de nos lecteurs sur ce qu’on peut appeler les 
« beautés de la menuiserie », et si leur esprit, intéressé à 
ces précieux travaux, éprouve désormais le besoin d’étu- 
dier plus à fond un art clans lec[uel notre pays a, depuis 
cinq siècles, montré une supériorité indiscutable. 




LA MENUISERIE 



DEUXIÈME PARTIE 



RÉSUMÉ HISTORIQUE 




Fig. 72. 




I 

RÉFLEXIONS GENERALES. LES PREMIERS AGES. 

l’art du rois chez LES ÉGYPTIENS. 



celle de la plupart des autres 
de l’ameublement, l’histoire de la 
liserie peut se diviser en deux 
es distinctes : 

première embrassant la techni- 
du travail, et qu’on pourrait har- 
nt qualifier de scientifique, car, 
ainsi que nous l’avons expliqué plus 
haut, un certain nombre de coupes compliquées et d’as- 
semblages auxquels les menuisiers recourent journelle- 
ment, sont le résultat de tracés géométriques toujours fort 
ingénieux, parfois même savants; 

La seconde comprenant tout ce qui concerne la décora- 
tion, et qui peut, de ce chef, prétendre au titre d’artisti- 
que, car non seulement elle est parfois des plus remar- 
quables au point de vue ornemental, mais encore, soit comme 
conception générale, soit comme adaptation de formes à 
des besoins précis, souvent elle ne laisse rien à reprendre. 





104 



LA MENUISERIE 



Il s’en faut de beaucoup que la marche suivie à travers 
les âges par ces deux parties de l’art du menuisier soit 
identique. Alors que la décoration procède par soubre- 
sauts, se modifiant suivant le goût du jour, se transfor- 
mant au souffle du caprice et de la fantaisie, la technique, 
elle, avance et jirogresse d’une façon régulière, normale 
en quelque sorte. Cette différence s’explique. Les procé- 
dés de fabrication transmis de génération en génération vont 
toujours en se perfectionnant. Chaque siècle apporte dans 
la main-d’œuvre un contingent de découvertes ou de sim- 
plifications trop profitables pour qu’on les laisse tomber en 
oubli. En outre, il augmente la provision d’outils permet- 
tant un travail plus rapide, plus facile, plus soigné. Ces 
outils, une fois entrés dans l’usage, y demeurent, et, de 
cette façon, à mesure que les années s’écoulent, la pro- 
duction se simplifie et s’améliore. 

Les seuls arrêts subis par cette marche en avant, con- 
sistent dans une sorte d’assoupissement général auquel 
s’abandonne parfois une génération moins bien douée, ou 
distraite de son œuvre par les crises périodiques que tra- 
versent les nations. Alors on produit mécaniquement et 
par routine ce que précédemment on avait exécuté avec 
intelligence et par réflexion. Mais tout progrès accompli 
dans la main-d’œuvre demeure acquis, à condition, bien 
entendu, qu’il n’advienne pas quelqu’un de ces cataclysmes 
qui remettent brusquement en question une civilisation tout 
entière. Dans ce cas, les améliorations péniblement réali- 
sées se trouvent comme perdues. Le monde retourne en ar- 
rière. La perfection relative à laquelle les différents arts 
étaient parvenus fait place à une barbarie nouvelle, et celle- 
ci remet en pratique ses méthodes rudimentaires, sur le sol 
même qui, grâce à des procédés savants, enfantait aupa- 
ravant des œuvres justement admirées. A ces cataclysmes 
douloureux succède généralement une longue nuit après 
laquelle tout est à recommencer. L’histoire de l’humanité 



LA MENUISERIE 



105 



fournit malheureusement de trop nombreux exemples de 
ces recommencements en quelque sorte inéluctables. 

Avec la décoration, les choses se passent d’une façon 
différente. S’il est vrai que, comme la technique, elle est 
soumise à toutes les catastrophes qui bouleversent le 
monde, elle dépend, en outre, dans la marche régulière 
des civilisations, de mille conditions contingentes aux- 
quelles son associée n’est point assujettie. Le décorateur, 
en effet, n’est jamais le maître exclusif, absolu, du domaine 
qu’il exploite. Il n’a pas pour guide unique l’insjnration 
personnelle, aidée de l’éducation reçue et servie par l’expé- 
rience acquise. Il lui faut obéir au goût de ses contempo- 
rains, suivre la mode nouvelle, se conformer au degré de 
culture de la clientèle qu’il est obligé de servir. En sorte 
que, suivant le développement intellectuel et artistique de 
la société pour laquelle il travaille, — et sans que son habi- 
leté doive être mise en cause, — ses œuvres, une fois 
achevées, j^euvent présenter les caractères essentiels d’une 
œuvre d’art, ou n’offrir qu’un aspect peu plaisant et un 
médiocre intérêt. 

Ces divergences, au surplus, se manifestent avec une 
évidence d’autant plus grande , que le plus souvent — et 
nos incursions dans le passé vont nous permettre de le 
constater — la construction des meubles et leur décoration 
proviennent de mains différentes. Pour ce qui concerne 
notre pays notamment, jusqu’à la fin du siècle dernier, les 
règlements sévères qui déterminaient la sphère d’activité 
de chaque corporation, interdisaient à toute profession 
d’empiéter sur les prérogatives de ses rivales. Ainsi le me- 
nuisier construisait le bâti, ajustait les panneaux, poussait 
les moulures, exécutait parfois certains ornements en re- 
lief ; mais dès qu’il s’agissait de sculpter en plein bois 
une figure d’homme ou de femme remplissant les fonc- 
tions de cariatide, d’amortissement ou de support, il devait 
recourir aux bons offices de l’imagier et à ceux du peintre, 



106 



LA MENUISERIE 



s’il voulait, comme c’était alors l’usage, dorer son meuble 
et le peindre. Ce qui se passait en France au moyen âge 
avait également lieu dans les temps antérieurs. Dès lors, 
on ne saurait s’étonner des inégalités singulières qu’on re- 
lève entre la construction et la décoration de certains ou- 
vrages appartenant aux époques anciennes. 

Pour ne citer qu’un exemple, et pour le choisir aussi 
éloigné de nous que possible, les sarcophages égyptiens, 
d’une décoration si remarquable, couverts de peintures si 
élégamment distribuées, exécutées avec une finesse et un 
goût si particuliers, sont, comme charpenterie, des ou- 
vrages très primitifs et d’une grossièreté relative. Le bois, 
dans toutes les parties demeurées visibles, est simplement 
équarri à la cognée. Le chevet, il est vrai, décrit une 
courbe remarquable, élégante et par conséquent difficile à 
exécuter. Il vient en outre se rattacher, par une nouvelle 
courbe très heureusement tracée, à la partie enveloppant 
les épaules, où le contour ressaute. Mais ces coupes in- 
génieuses ne sont pas pour surprendre ceux qui savent 
comment, depuis plus de mille ans, les Egyptiens taillaient 
le bois. Les merveilleux bas-reliefs envoyés en 1878 au 
Trocadéro par Mariette-bey, de curieuses statuettes de por- 
teurs qu’on peut voir au Louvre et qui remontent à la qua- 
trième dynastie, les cuillers et les objets de toilette d’une 
délicatesse si charmante, exposés dans ce même musée et 
qui datent des Ramessides, suffisent à nous édifier sur 
l’étonnante habileté des artistes de ces temps lointains. Des 
exécutants si parfaits ne devaient guère être embarrassés 
pour indiquer aux charpentiers égyptiens l’art de débiter 
une grume et de cintrer un contour. 

En dépit de ces courbes savantes, les diverses pièces 
dont se composent ces sarcophages sont à peine corroyées ; 
elles sont en outre réunies de la façon la plus élémentaire. 
Les parois latérales sont montées sur un plateau de fond 
qui dessine le plan de l’ouvrage, et retenues à ce fond par 



LA MENUISERIE 



107 



des chevilles énormes ou des clous enfoncés en plein bois. 
Enfin la planche qui ferme les pieds, et dont la mission est 
de consolider l’ouvrage, revêt la forme d’une espèce de T 
(voir fig. 75), également fixé aux côtés du coffre par d’au- 
tres chevilles gigantesques se croisant à angle droit. 

Ce sont assurément, au point de vue de la technique, 
des ouvrages très rudimentaires. Eh bien, sur cette car- 
casse primitive se développe une ornementation exquise, 
d’une élégance rare et d’une étonnante originalité. Avec un 
soin délicat, le peintre a commencé par réparer les défec- 




tuosités du corroyage, en appliquant des couches succès 
sives d’un enduit fait de chaux ou de plâtre tamisé. Il a 
ainsi bouché les fistules, remédié aux éraillures laissées 
par le tranchant de la cognée, et, sur ce fond rendu uni, son 
pinceau a figuré des scènes religieuses , de longues théo- 
ries de personnages et de dieux, des sacrifices pittoresques 
mêlés d’hiéroglyphes explicatifs , se dévelojipant en de 
longues bandes ou s’associant à d’ingénieuses arabesques, 
dont lés courbes gracieuses rappellent les combinaisons 
décoratives des plus beaux cachemires. 

Le contraste présenté par cette décoration luxuriante, 
s’épanouissant sur des coffres d’une exécution primitive, 



108 



LA MENUISERIE 



est d’autant plus frappant, que dès l’époque des Rames- 
sides on fabriquait des meubles infiniment plus parfaits. 
Sans parlnr de deux sièges, une chaise et un tabouret, qui, 
s’ils appartiennent au temps qu’on leur assigne, prouve- 
raient que les Egyptiens contemporains du moyen empire 
pratiquaient avec supériorité presque tous les modes d’as- 
semblage usités de nos jours, un coffre carré provenant 
d’un chef du sacerdoce thébain nous montre ses quatre 
parois réunies par un assemblage à queues chevillées ; 
alors qu’un coffret funéraire dans le genre des pylônes 
égyptiens (voir fig. 72 ) offre la disposition en bâtis for- 
més par la réunion de montants et de traverses, qui dis- 
tingue les meubles modernes , avec cette différence, toute- 
fois, que les panneaux, au lieu d’être embrevés dans une 
rainure, sont retenus par des tourillons minuscules. 

On voit, par ce dernier exemple, que les artisans égyp- 
tiens qui travaillaient le bois, seize cents ans avant notre 
ère, pouvaient, comme leurs confrères actuels, prétendre 
au titre de menuisiers. Aussi la finesse et la perfection 
relative de ces curieux ouvrages accusent- elles davantage 
le contraste qu’on relève entre la décoration si ingénieu- 
sement remarquable et la construction rudimentaire des 
sarcophages décrits plus haut. 

Mais c’est l’histoire de la menuiserie française, et non 
celle de la menuiserie égyptienne, que nous entendons re- 
tracer. Il nous faut donc quitter les rives du Nil pour les 
bords de fâ Seine, et franchir d’un bond une longue suite 
de siècles. Entre temps, plusieurs cataclysmes terribles se 
sont abattus sur le monde, emportant dans leur tourbillon 
les civilisations les plus raffinées. Aux périodes brillantes, 
marquées par l’éclosion des œuvres d’art les plus délicates, 
a succédé une de ces longues nuits dont nous venons de 
parler, et qui précèdent les perpétuels recommencements 
des destinées humaines. 



II 



l’aIÎT du dois en FDANCE du XIII° au XV® SIÈCLE. LES 

CHARPENTIERS DE LA PETITE COGNEE. ORIGINE DE LA 

MENUISERIE FRANÇAISE. 

Nous manquons de détails sur les meubles de bois exé- 
cutés dans la Gaule romaine. Les plus anciens ouvrages de 
ce genre fabriqués dans notre pays qui nous aient été con- 
servés, et sur lesquels, ])ar conséquent, nous puissions 
raisonner en connaissance de cause, ne remontent pas au 
delà du XIII® siècle. C’est du moins à la première moitié de 
ce siècle qu’on attribue les deux coffres munis d’armatu- 
res de fer qui sont conservés au musée Carnavalet et dans 
la collection Peyre ; alors que les armoires justement célè- 
bres de Noyon, de Bayeux, et peut-être aussi celle, plus 
simple, plus modeste, mais non moins curieuse, d’Obasine, 
datent de sa seconde moitié. 

Comme travail d’assemblage, les deux coffres de Paris 
sont loin d’être supérieurs aux sarcophages égyptiens dont 
nous parlons plus haut. Les planches grossières qui en 
forment les cotés sont reliées aux quatre pieds par un 
assemblage à rainure et languette que consolide une arma- 
ture de fer extrêmement compliquée (voir fig. 76 et 77). Ce 
ne sont plus seulement des clous énormes qui concourent 
à la solidité de l’ouvrage. Des verges de fer, forgées avec 
beaucoup d’art et se rejiliant en rinceaux gracieux, enve- 
loppent l’extérieur du colfre, j^résentant, comme facture et 
comme dessin, une analogie frappante avec les riches pen- 
tures chargées de maintenir les ])lateaux juxtaposés dont 
étaient alors formées les portes des églises. 

Ainsi, en ces temps lointains, la mise en œuvre du bois 
était subordonnée à un art plus complet, plus maître de ses 



110 



LA MENUISERIE 



moyens. C’était au métal qu’on demandait la consolidation 
des meubles de prix. C’était également lui qui, avec ses 
beaux enroulements, fournissait leur principale parure. Du 
reste, l’art du fer, très supérieur alors à celui du bois, était 
destiné à garder son avance jusqu’à la fin du moyen âge, 
et les beaux coffres du xv® siècle, qui sont l’honneur de 

nos musées et de nos gran- 
des collections, se recom- 
mandent plus encore par la 
surprenante complication et 
l’étonnante richesse de leur 
serrurerie que par leur exé- 
cution propre. 

Subordonné au fer pour 
ce qui concernait la solidité 
du travail , le bois n’était 
guère mieux traité pour ce 
qui regardait sa mise en œu- 
vre particulière. Bien que 
les ouvriers du xiii® siècle 
se trouvassent en posses- 
sion de la scie, outil pré- 
cieux dont les Egyptiens ne 
paraissent pas avoir fait 

Fig. 76. -- Structure et detail d’execu- dont On attribue 

tion du coffre de la ville de Pans. . . 

l’invention aux Romains 

leurs plateaux continuaient d’être débités à la cognée et au 
couteau. Cette particularité explique pourquoi les nombreux 
artisans qui travaillaient alors cette flexible matière étaient 

1. Il est question de la scie dans l’Ancien Testament; mais l’instru- 
ment qu’on désigne sous ce nom est-il bien celui que nous connaissons 
aujourd’hui ? Le fait mériterait qu’on l’éclaircît. Par contre, divers ma- 
nuscrits de l’époque carlovingienne montrent des scies analogues à 
celles dont se servent encore les scieurs de long. (Voir notamment Bibl. 
nat., Bible latine, mss 6-3, et Yiollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, 
tome II, p. 529.) 





Coffre du xiii« siècle, (musée de la ville de paris.) 





112 



LA MENUISERIE 



légalement désignés sous le nom de « toutes manières d’ou- 
vriers qui euvrent du trencliant en merrien^ » et divisés par 
l’habitude en deux classes principales : les charpentiers de 
la grande cognée et ceux de la petite eognée, la dimension de 
l’outil désignant suffisamment la taille et l’importance des 
ouvrages que chacun de ces deux groupes d’artisans exé- 
cutait d’une façon plus spéciale^. 

Il ne faut point s’étonner, après cela, si les deux coffres 
dont nous parlons sont de véritables ouvrages de charpen- 
terie. On en peut dire autant de l’armoire d’Obasine, et 
quoique sa forme (voir fig. 78) affecte quelques prétentions 
architecturales, la façon du bois n’y est pas sensiblement 
meilleure. Ajoutons qu’à cette époque — le besoin de ma- 
gnificence se faisant déjà vivement sentir — on cherchait 
à dissimuler ce que ce travail avait de primitif et d’impar- 
fait, non seulement par l’adjonction d’armatures extérieu- 
res soigneusement ouvrées, mais encore par des peintures, 
sinon fort artistement traitées, du moins très décoratives. 

Le livre si curieux auquel le moine Théophile donna le 
nom éé Essai sur divers arts, nous fournit sur ce point de 
curieux renseignements^; et comme ce livre, sur la date 
duquel on n’est pas très d’accord, est, de toutes façons, an- 
térieur au xiv° siècle, il est assez présumable que ses pres- 
criptions furent en partie suivies dans la confection des bel- 

1. C’est-à-dire qui travaillent le merrain (ou bois) avec des outils 
tranchants [Livre des mestiers d’Étienne Boileau, titre XLVII, p. 86). 

2. Au xv“ siècle, comme nous l’expliquons plus loin, les charpen- 
tiers de la petite cog-née prirent le nom de menuisiers. Bien que cette 
désignation nouvelle établit entre les deux professions une distinction 
suffisante ; cependant, par un sentiment assurément exagéré de l’im- 
portance de leurs travaux, les charpentiers proprement dits conti- 
nuèrent, jusqu’à la fin du xvi“ siècle, de joindre à leur qualification 
professionnelle ces mots : « de la grande cognée. » Nous avons re- 
trouvé cette qualification encore usitée à Paris en 1573 et 1577 dans 
des actes notariés. (Voir Dictionnaire de V ameublement et de la déco- 
ration^ tome col. 749.) 

3. Voir Divcrsarum artiiim schcdula^ livre I®’’, chap. xvii. 



LA MENUISERIE 



113 



les armoires peintes de Noyon et de Bayeux. Il est dit dans 
cet Essai cpie les planches destinées à former les panneaux 
des meubles doivent être réunies avec soin, grâce à un 
appareil dont se servent ordinairement les tonneliers et les 
charpentiers pour joindre leurs diverses pièces ^ et assujet- 




Fig. 78. — Armoire cFObasine (fin du xni« siècle). 



ties à l’aide d’une « colle de fromage » dont la recette nous 
est donnée. « Les tables réunies au moyen de cette colle, 
une fois séchées, ajoute notre auteur, adhèrent si solidement 
que riiLimidité ni la chaleur ne les peuvent disjoindre. » 
Cet assemblage très primitif une fois exécuté, on corroyait 
les planches, puis on s’occupait de les décorer; mais, ces 
meubles étant appelés à servir journellement et se trou- 

1. C’est-à-dire de serre-joints. 

8 



114 



LA MENUISERIE 



vant, par conséquent, exposés, dans des habitations mal 
closes, à toutes les variations atmosphériques, pour pré- 
venir les accidents on recourait à une précaution ingé- 
nieuse. On prenait des bandes de peau de cheval, de bœuf 
ou d’âne, longuement macérée dans l’eau, et dont on avait 

raclé les poils ; on ma- 
rouflait cette peau sur 
les panneaux préalable- 
ment enduits de la fa- 
meuse colle au fromage 
dont il a été déjà parlé, 
l)uis on pressait le tout 
et on laissait lentement 
sécher. Quand la peau 
était bien sèche, on ap- 
pliquait au pinceau et 
en plusieurs couches un 
léger enduit de plâtre 
soigneusement tamisé, 
et sur cet enduit on exé- 
cutait la peinture. 

A défaut de cuir on 
employait parfois de la 
'toile de lin, et l’effet 
obtenu était presque le 
même , car cette super- 

Fig. 79. — Détail de rexéciition et des pein- position d’une bande 
tares de l’armoire de Baveux (xiiic siècle). n re i 

^ d etone ou de peau avait 

à la fois pour but ; 1° d’empêcher les ais de se coffiner 
ou de se disjoindre, et 2® de fournir une surface assez plane 
]iour permettre de peindre dessus. Enfin quand les plan- 
ches étaient bien sèches, l’enduit était directement appli- 
qué sur le bois. C’est de cette dernière façon que furent 
exécutées les armoires de Noyon et de Bayeux, si justement 
célèbres. 







Armoire de la cathédrale de Bayeux {xiip siècle). 




116 



LA MENUISERIE 



Au XIV® siècle, on renonça à ces procédés cfiielque peu 
primitifs. Grâce à l’invention du rabot, on obtint des sur- 
faces suffisamment lisses pour recevoir directement la 
couleur ; alors que la découverte de la peinture à l’huile 
permit de se passer de l’enduit de plâtre auquel on était 
précédemment obligé de recourir. Car — il ne faut pas 
l’oublier — les meubles et les lambris continuèrent, jus- 
qu’au milieu du xvi® siècle, de recevoir des applications 
de couleurs. Le fait est attesté par un grand nombre de 
Comptes relatifs à des travaux de ce genre, depuis le ver- 
sement de huit livres, effectué en 1397 au célèbre Colart de 
Laon, c( paintre demourant à Paris, pour avoir paint unes 
aulmoires par dedens et dehors, où la royne met ses reli- 
quaires^ )), jusqu’aux payements faits, par ordre de Fran- 
çois I®^’, à Barthélemy da Miniato, à Germain Musnier, à Bap- 
tiste Baigne-Caval et autres peintres renommés, pour avoir 
décoré de scènes de mythologie les volets des armoires 
qui ornaient son cabinet de Fontainebleau^. 

Tout le monde sait à quelle éjioque la peinture à l’huile 
devint d’un emploi courant. L’invention du rabot, qui allait 
rendre à l’art du bois des services si précieux, remonte 

1. Comptes de V argenterie de la reine Isabeau de Bavière. 

2. Comptes des bastimens de 1540 à 1550. L’importance de ces pein- 
tures et leur valeur considérable relativement au prix du bois, expli- 
quent comment les peintres de la Maison du roi, chargés de la décora- 
tion de ces beaux meubles, eurent, pendant tout lexiii® et le xiv“ siècle, 
le privilège de les fournir. C’est ainsi que dans les Comptes d’Étienne 
de la Fontaine., argentier du roi Jean (1352), on note des payements 
faits à (( maistre Girart d’Orliens, » peintre et valet de chambre du roi 
« pour le fût et façon » non seulement de chaises faites pour le roi et 
destinées à sa chambre, mais encore pour des chaises peintes livrées 
pour les appartements du Dauphin, du duc d’Orléans, du duc de 
Bourbon, du comte d’Anjou, etc. Un autre Comptede 1399 nous apprend 
que Pierre Balloche, « peintre demourant à Paris )) fit une livraison 
de même nature à « messire Loys de France. » On pourait citer d’autres 
fournitures de meubles peints, effectuées en 1401 par le célèbre « Gi- 
rard Blommeteau », et en 1484 par Jean Bourdichon le peintre du 
Livre d’heures d’Anne de Bretagne. 



LA MENUISERIE 



117 



également au milieu du xiv® siècle. Du moins, tout semble 
lui assigner cette date. Le moine Théophile prend soin, en 
effet, de nous indiquer que de son temps cet outil n’était 




])as encore connu. L’instrument qu’il décrit comme servant 
à corroyer le bois consistait en une lame de fer courbe et 
tranchante à sa partie inférieure, munie sur les cotés de 
deux j)oignées permettant de tirer le fer à soi. C’était, 
somme toute , une espèce de racloir analogue à ceux que 



118 



LA MENUISERIE 



les bouchers emploient encore de nos jours pour nettoyer 
leurs tables et leurs étaux. D’autre part, nous savons qu’à 
la fin du xiv® siècle le frère de Charles VI, Louis d’Orléans, 
ayant pris pour emblème un bâton noueux, le duc de Bour- 



gogne, son ennemi personnel. 




(bibliothèque de l’arsenal.) 
une autre vignette, presque du 



choisit immédiatement un 
rabot comme armes par- 
lantes, et la menace fut 
suivie de près par l’assas- 
sinat de la rue Barbette L 
A ce moment, le rabot 
était donc employé cou- 
ramment depuis quelque 
temps déj'à. Une fois le 
principe de ce précieux 
outil trouvé, toutes sesva- 
riétés, la varlope, le guil- 
laume, le riflard, le bou- 
vet, vinrent rapidement 
grossir l’arsenal des arti- 
sans du bois, et revêtirent 
sinon la forme qui leur a 
été conservée depuis, du 
moins une forme appro- 
chante. Notre figure 82 
montre un ouvrier de la 
fin du XV® siècle se ser- 
vant d’un petit rabot pour 
dresser une flèche. Dans 
[lême temps (fîg. 89), on 



1. Jean sans Peur fit broder cet emblème singulier sur la livrée de 
ses serviteurs. Un Compte de Robert le Bailleur^ trésorier de Bourgo- 
gne, daté de 1412, nous apprend que les houppelandes des pages et 
palefreniers du duc étaient semées de rabots et de copeaux de laiton 
doré. Un autre Compte de Jean de Noirdent (1415-1418) porte qu’on 
broda sur les manches des palefreniers et des pages « un rabot et des 
rabotures faites par-dessous ». 



LA MENUISERIE 



119 



voit un menuisier corroyant une pièce de bois à l’aide d’un 
guillaume. Deux miniatures ainsi qu’un bas-relief en bois 
sculpté provenant des magasins de l’abbaye de Saint-Denis, 
nous apprennent que la principale différence existant entre 
les rabots du xv® siècle et ceux de nos jours, c’est que les 
ju’emiers étaient munis de deux poignées , une à chaque 
extrémité, permettant à celui qui poussait l’outil de donner 
plus de force. 

Grâce au corroyage perfectionné qu’à l’aide du rabot on 
jiouvait désormais obtenir, toute une révolution s’opéra 
dans la construction des meubles, — révolution extrême- 
ment intéressante et qui allait, en donnant naissance à la 
menuiserie proprement dite, transformer la mise en œuvre 
du bois en un art véritable. 

L’armoire de Noyon aussi bien du reste que celle d’Oba- 
sine, montrent que les charpentiers du vieux temps ne se 
faisaient point faute de s’inspirer de l’architecture. Si l’on 
peut, en effet, trouver à l’armoire d’Obasine un faux air 
d’arc de triomphe, on est encore mieux fondé à prétendre 
que celle de Noyon affecte les allures d’une véritable mai- 
son. Il n’est pas jusqu’à son toit à double pente, à sa lu- 
carne et à ses créneaux, qui ne semblent quelque peu dépla- 
cés sur un meuble de ce genre. A l’époque où nous sommes 
j)arvenus, ce ne sont plus seulement leurs formes généra- 
les que le charpentier — à l’instar de l’orfèvre — va em- 
prunter aux édifices de son temps, mais bien leur mode 
même de construction. 

On sait quelle transformation radicale l’art ogival in- 
troduisit dans la façon de bâtir. Avant son apparition, les 
architectes, pour supporter la charge de leurs voûtes en 
berceau, édifiaient des murs pleins, sur lesquels le poids 
énorme de ces voûtes se trouvait également réparti. A cette 
maçonnerie compacte et ])esante l’art ogival substitua des 
piliers assez espacés, reliés entre eux par des arcs en tiers- 
point et formant une ossature extrêmement solide, dont on 



120 



LA MENUISERIE 



garnit après coup les interstices à l’aide de légers murs de 
remplissage. Eh bien, dès qu’ils furent en possession d’un 
outillage assez perfectionné pour apprêter convenablement 
leurs bois, les charpentiers de la petite cognée — huchiers, 
escriniers, etc. — - s’empressèrent de suivre cet ingénieux 
exemple. Ils cessèrent de fabriquer les diverses parois de 
leurs coffres avec des planches simplement équarries, tail- 
lées tout d’une venue et consolidées par des armatures 
métalliques. A l’instar des architectes, ils construisirent 
une membrure logique, formée de pièces de bois de calibre 
convenable, bien dressées, soigneusement corroyées, re- 
liées ensemble par de solides assemblages à tenons et mor- 
taises , et dans la succession des cadres formés par cette 
membrure, ils emhrevèrent des panneaux légers, chargés 
de jouer le rôle de murs de remplissage (voir fig. 50). 

Cette transformation savante dota les gros meubles d’une 
statique nouvelle. Elle assura leur conservation, car le bois 
a d’autant moins de tendance à jouer et à se fendre, qu’il 
est employé par masses plus réduites. Elle les débarrassa 
en outre, et pour toujours, de ces armatures extérieures 
qui jusque-là avaient consolidé l’ouvrage. Aux rinceaux 
de métal et aux longs clous elle substitua, nous l’avons dit, 
toute une série d’assemblages maintenus par de simples 
chevilles. Elle émancipa ainsi l’art du bois de la tutelle 
dans laquelle l’art du fer l’avait tenu jusque-là. Enfin, par 
cette division ingénieuse des surfaces en montants, traver- 
ses et panneaux, le charpentier de la petite cognée ayant 
été naturellement amené à se servir de menus bois, au lieu 
de grandes planches épaisses et lourdes , la menuiserie 
prit naissance. On voit, par cette simple constatation, 
combien nos écrivains d’art ont tort d’employer le terme 
de menuiserie pour qualifier les meubles grossiers du 
XII® et du XIII® siècle, et quelle erreur certains d’entre eux 
commettent quand ils parlent de l’existence de corporations 
de menuisiers chez les Gaulois. 




Fig. 83. — Grand coffre eu bois sculpté du xiv'^ siècle, (muske de cluny.) 




122 



LA MENUISERIE 



A quelle époque exactement cette transformation décisive 
s’opéra-t-elle? Très vraisemblablement aux environs de 
1350. Roubo écrit qu’un Arrêt rendu le 4 septembre 1382 
et qui augmentait les Statuts des liuchiers, ordonna qu’on 
distinguerait à l’avenir ces artisans en les qualifiant de me- 
nuisiers, c( du mot minutarius ou inuiutiarlus, ajoute Roubo, 
ce qui signifie un ouvrier qui travaille à de menus ouvra- 
ges ». Après Roubo, la Curne de Sainte-Palaye et Littré, 
qui copie, sans doute, ce dernier, se réfèrent à ce même 
Arrêt, que M. Alfred Franklin^ a vainement, depuis lors, 
cherché dans les registres du Châtelet, déposés soit àlaRi- 
bliotbèque nationale, soit aux Archives, mais dont M. de 
Champeaux paraît avoir eu connaissance^. Quoi qu’il en 
soit, nous n’avons pas rencontré avant l’année 1457 la 
qualification de menuisier régulièrement employée dans les 
Comptes Mémoires"^ \ et quant aux documents officiels, nous 
rappellerons que dans la confirmation des Statuts accor- 
dée en 1467 par Louis XI aux maîtres charpentiers, il est 
uniquement question de liuchiers, et que les huchiers figu- 
rent seuls dans \ Ordonnance de cette même année qui en- 
régimentait tous les métiers parisiens. Rien mieux, c’est 
seulement dans les nouveaux Statuts attribués par Henri III 
il la corporation des charpentiers que l’on relève le titre de 
« hucliier -menuisier », définitivement consigné dans une 
pièce ayant un caractère décisif. JMais alors qu’on aurait 

1. Voir /es Corporations ouvrières de Pans ^ par Alfred Franklin 
[Menuisier cl>éniste^ p. 3). 

2. Voir le Meuble^ tome F’’, p. 52. 

3. Les deux premiers artisans qualifiés menuisiers dont nous ayons 
relevé la trace, sont Noël Boulet et Jean Duperray, qui figurent sur 
les Comptes du roi René à l’année 1457. Les Comptes de la Chambre de 
Aow/s AT/ mentionnent, àl’année 1478, JacotinBlot, « menuysier demeu- 
rant à Tours », et à l’année 1481, Jacquet Cadot, Jean Aubry, Michel 
Thélope et André Andouard avec le même titre. Enfin la Farce des 
cris de Paris^ composée vers 1480, parle aussi des menuisiers. C’est 
donc entre 1450 et 1480 que l’on peut placer à peu près sûrement 
l’adoption générale de cette aj^pellation nouvelle. 



LA MENUISERIE 



123 



continué jusqu’à nos jours de les appeler Huchiers, 
comme cela avait lieu autrefois dans l’Ile-de-France, la 
Touraine et l’Anjou, ou Escriniers, comme on les nommait 
en Flandre et en Lorraine, ou encore Fustiers, suivant le 
terme en usage dans le Comtat, la Provence, le Langue- 
doc et la Guyenne, cela ne saurait empêcher que ces arti- 
sans n’aient, dès 1350, employé des « menus bois « pour 
leurs travaux et que, dès cette époque, une grande révolu- 
tion dans la construction des meubles n’ait donné naissance 
à ce qu’on devait, par la suite, appeler la menuiserie. 

Ajoutons que cette révolution si intéressante n’aurait 
point été complète si son contre-coup ne s’était fait sentir 
dans la décoration. Un nouveau système d’ornementation 
naquit, en quelque sorte spontanément, de la disposition 
que présentèrent désormais les ]>arois extérieures des cof- 
fres et des armoires. Ces parois n’étant plus formées de 
longues planches unies, mais composées d’une suite de 
cadres et de panneaux se succédant à intervalles réguliers, 
forcèrent le décorateur à tenir compte, dans la distribution 
de ses ornements, de ces lignes architecturales; en môme 
temps que la diversité des plans, rompant la monotonie de 
ces longues surfaces, rendait indispensable la collabora- 
tion du sculpteur. 

Ce n’est pas que jusque-là l’imagier se fût privé d’inter- 
venir dans ces sortes de travaux. Les admirables portes 
romanes de la cathédrale du Puy, qui remontent au xii® siè- 
cle, et le superbe coffre du xiv°, orné de médaillons quadri- 
lobés et de personnages abrités sous des arcades infiniment 
gracieuses, que possède le musée de Gluny, le prouvent 
assez (voir fig. 83). Du reste, à défaut de meubles })arvenus 
jusqu’à nous, les vieux Comptes^ suffiraient pour nous édifier 
sur la partici})ation des sculpteurs à la confection des meu- 



1. Les Comptes de Geoffroy de Fleuri (1316), pour ne citer que les 
plus anciens, nous apprennent que riniagier Martin Maalot tournis- 



124 



LA MENUISERIE 



blés de prix. Mais au lieu de ne suivre que les inspira- 
tions de leur verve et de limiter leur travail à une sorte de 
gravure en taille d’épargne, ces artistes, opérant sur des sur- 
faces en retrait, protégées contre les chocs et les heurts par 
des cadres saillants , purent accuser leurs ornements par 
des reliefs plus délicatement traités, et donner à ces reliefs, 

avec un modelé précis, toute 
la finesse et toute l’élégance 
dont ils étaient susceptibles. 

Remarquons encore que la 
préoccupation architecturale 
— point de départ de cette 
transformation si typique dans 
la structure des meubles — 
se traduisit également dans le 
choix des ornements dont les 
panneaux furent décorés. La 
plupart de ceux-ci se couvri- 
rent de fermettes lobées et d’or- 
bevoies, rappelant les fenêtres 
des palais et des églises, en même temps que dans les gros 
meubles, et notamment dans les armoires à deux corps, les 
montants des cadres prirent un aspect pyramidant, simu- 
lant les contreforts alors très usités dans l’architecture ci- 
vile et religieuse. 

Cette évolution de notre mobilier eut les conséquences 
les meilleures, les plus fécondes. Les formes essentielles, 
fermement écrites au dehors et bien lisibles , imprimèrent 
aux œuvres du menuisier une franchise et une logique 
de construction qu’elles étaient loin d’avoir auparavant. Les 
fines sculptures des panneaux, qui, — lorsque l’art ogival 
se mit à flamboyer, prirent une efflorescence d’autant plus 




Fig. 84. — Structure intérieure du 
petit dressoir appartenant au 
musée de Cluny (voir fig. 85). 



sait le roi Philippe le Long’ de sièges sculptés [Comptes de V argenterie 
des rois de France, tome p. 17). 



LA MENUISERIE 



125 



remarquable que la fibre du bois se prêtait admirablement 
aux caprices fleuris du décorateur, — ces sculptures, di- 
sons-nous, purent se faire particulièrement délicates, étant 
protégées par la saillie des cadres. Enfin, les traverses et 
les montants protecteurs, formant des champs unis, cons- 




Fig. 85. — Petit dressoir de la fin du xv® siècle. 
(musée de cluxy.) 



tituèrent des repos pour l’œil, et de la sorte, en même temps 
qu’ils conservaient aux meuliles les plus finement fouillés 
une solidité bien apparente et laissant à l’esprit une absolue 
tranquillité, les cadres firent encore mieux valoir l’aimable 
décoration des panneaux. 

Est-ce à dire que la fabrication de ces beaux ouvrages 
puisse être déclarée absolument jiarfaite au point de vue 
artistique, et exempte de toute faiblesse dans l’exécution ? 



126 



LA MENUISERIE 



Nullement. On y trouve souvent à reprendre des simula- 
tions condamnables, et parfois des insuffisances de main- 
d’œuvre. Ne voulant pas que les parements de ses cadres se 
terminassent intérieurement par 
une arête vive , — ce qui aurait 
donné à ses traverses et à ses mon- 
tants un aspect brutal et par trop 
contrastant avec les agréables sculp- 
tures de ses panneaux, — le menui- 
sier prit soin, tout d’abord, d’abattre 
ces arêtes en chanfrein. Puis il les 
orna par la suite d’un profd. Mais, 
ne connaissant pas encore l’assem- 
blage à bouement (voir page 34), il 
n’hésita point à trancher carrément 
sa moulure verticale (voir fig. 84 et 
85), au lieu de le faire suivant 
un angle de 45 degrés. Or cette 
section, lorsqu’on examine le tra- 
vail de près, produit un effet assez 
fâcheux à l’œil, parce que les lignes 
formées par la décoration sont ma- 
ladroitement coupées, et ne coïnci- 
dent pas exactement avec celles de 
l’architecture du meuble. 

En outre, il est facile de voir, par 
la construction même des vantaux 
de certains meubles, que le menui- 
sier, épris de la disposition si logi_ 
que des surfaces distribuées en cadres et en panneaux, mais 
ne possédant pas encore suffisamment la pratique des as- 
semblages délicats, était parfois forcé d’employer un subter- 
fuge. Nombre de vantaux, en effet, sont exécutés d’un seul 
morceau, sur lequel le sculpteur s’est appliqué à simuler un 
panneau encadré, en creusant légèrement la partie centrale 




Fig. 8G. — Plateau sculpté 
d’un seul morceau et figu- 
l’ant la division en pan- 
neaux (xv® siècle). 



LA MENUISERIE 



127 



du vantail, en la décorant avec soin et en laissant autour un 
champ uni formant encadrement. Puis, pour remédier à ce 
que cette simulation avait de fautif au point de vue de la so- 
lidité, et pour empêcher ses battants de se fendre, le menui- 
sier les consolidait soit avec une penture de fer apparente, 
soit avec une lame transversale de fer placée intérieurement 
comme on peut le remarquer en certains meubles du mu- 
sée de Cluny^ (voir üg. 87 et 88). 




Fig. 87 et 88. — Exemiilcs de pentiires consolidant les volets. 

(MUSKE DE CLUIS'Y.) 



C’est seulement à l’extrême fin du xv® siècle que l’assem- 
blage à boitement vint corriger la première de ces incor- 
rections. Cinquante ans plus tard, la pratique régulière de 
l’assemblage à enfourebement et en anglet permit au me- 
nuisier d’exécuter d’une façon régulière les vantaux de 
porte formés de cadres jtanneautés, et le débarrassa de ces 
curieux artifices auxquels jusque-là il s’était vu forcé de re- 
courir. Quant à la distribution si ingénieuse et si logique 

1. Cette même simulation apparaît encore plus évidente dans la 
fabrication de certains coffres de ce temps dont les parois, faites d’une 
seule planche et assemblées à leurs angles en queue d’aronde , ont 
été divisées par le sculpteur en panneaux successifs. On peut con- 
clure de cette particularité que dès cette époque on avait reconnu la 
supériorité de l’emploi des menus bois, moins sujets à jouer et à se 
fendre que les grandes planches, mais que tous les artisans n’étaient 
pas encore capables d’exécuter les assemblages nécessaires. 




128 



LA MENUISERIE 



en bâtis solidement assemblés et en panneaux de remplis- 
sage, qui, nous l’avons dit et répété, constitua pour l’art 
du bois la plus féconde des révolutions , elle demeura à 
l’état de fait acquis, et servit de base à l’exécution de tous 
les beaux meubles que l’on a confectionnés depuis cette 
époque. Ajoutons que cette révolution s’effectua en France 
et demeura essentiellement française. A l’étranger, par 
suite de l’infériorité de la main-d’œuvre, elle eut peu de suc- 
cès. En Italie, aussi bien qu’en Allemagne, on ne la prati- 
qua qu’exceptionnellement, et l’on continua d’employer à 
la fabrication des coffres ces planches massives, formant 
des parois d’une seule venue, assemblées sur les côtés en 
queue d’aronde et dans lesquelles, comme pour les vantaux 
dont il vient d’être question, on simula des panneaux et des 
cadres. Deux coffres fort remarquables conservés au musée 
de Cluny (voir fig. 27), un coffre non moins intéressant 
qu’on peut voir au Louvre (collection Davillier), montrent 
l’adaptation à des meubles considérables de cet assemblage 
compliqué et médiocrement solide, que nous n’employons 
plus guère, si ce n’est pour les tiroirs. 




Fig. 89. — Un atelier de menuisier au xv^ siècle, 
d’après une miniature de l’épocjiîe. 



III 



LA MENUISERIE A l’ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE ET DURANT 
LES PREMIÈRES ANNEES DU XVII® SIÈCLE 



Avec le xvi® siècle s’ouvre pour la menuiserie la période 
la plus brillante que ce bel art ait jamais parcourue. En 
possession d’une sûreté de main et d’une expérience labo- 
rieusement acquises, l’exécutant aborde sans hésitation tous 
les problèmes qui s’ofFrent à lui et les résout avec un rare 
bonheur. Maître de procédés perfectionnés, il donne un 
essor inattendu à ses préoccupations artistiques, et, ne se 
bornant plus, comme le menuisier des siècles précédents, 
à décorer une forme imposée par l’usage, il s’applique à 
construire de véritables décorations. 

Ajoutons que les conditions sociales au milieu desquelles 
il exerce, sont singulièrement favorables à cette éclosion 
artistique. Avec le xvi® siècle, les temps modernes com- 
mencent. La société pour laquelle le menuisier travaille se 
transforme brusquement ; les mœurs se modifient, et le mo- 
bilier, jusque-là sans destination fixe, devient tout à coup 
sédentaire. Pendant tout le moyen âge, en effet, les hautes 
classes de la population avaient mené une existence en quel- 
que sorte nomade, et le seigneur, dans ses déplacements 
perpétuels, emportait avec lui tout ce qui constituait son 
avoir. Les meubles, pour nous servir d’une expression de 
ces temps si extraordinairement troublés L « suivaient le 
corps )). Les plus puissants personnages, peu confiants par 
nature et par expérience, ne laissaient, après leur départ, 

1. « Meubles sont appelez qu’on peut transporter de lieu à autre et 
qui suivent le corps, immeubles qui adhèrent au fond et ne peuvent 
être transportez. » (Boutillier, Somme rurale • 1380.) 



9 



130 



LA MENUISERIE 



dans le logis abandonné, que les quatre murailles. Leur 
personnel domestique, leurs chevaux, leurs chiens, jus- 
qu’à leurs prisonniers, partaient avec eux. Tout leur ameu- 
blement, lits, sièges, armoires, tentures de prix, orfèvre- 
ries, batterie de cuisine, les accompagnaient dans leurs 
migrations périodiques et changeaient en même temps 
qu’eux de résidence. Aussi, tant que dura cette aventurière 
période de notre histoire , les dimensions et la forme du 
mobilier furent-elles commandées par la menace perma- 
nente d’un départ immédiat. 

Tous les meubles se résumaient en une série de coffres, 
de bahuts, de huches, — d’où ce nom de liuchiers que les 
menuisiers conservèrent si longtemps L — Dans ces huches 
on enfermait les bijoux, la vaisselle, les vêtements ; l’on em- 
pilait les chandeliers, les aiguières, les gobelets d’or et d’ar- 
gent, les tentures des chambres et jusqu’à la literie, et, une 
fois remplies, le tout était chargé sur les « sommiers », 
c’est-à-dire sur les chevaux et les mulets de bât. Les sièges 
eux-mêmes, quand ils ne consistaient pas en pliants, ser- 
vaient de coffres, ou, pour parler plus exactement, les coffres 
servaient de sièges. Les bancs, les chaires, se compliquaient 
de véritables armoires; et quand certains meubles, comme 
les dressoirs, affectaient des formes monumentales, on les 
construisait de façon à ce qu’ils se démontassent facilement 
et à ce que la charge pût en être répartie sur deux ou trois 
bêtes de somme. 

Ces coutumes vagabondes nous expliquent comment, 
jusqu’au milieu du xv® siècle, les menuisiers ne construisi- 
rent que très exceptionnellement des meubles de gran- 
des dimensions. Les quelques armoires de haute taille qui 
nous restent des époques antérieures, celles de Noyon, de 
Bayeux, du trésor de Saint-Germain-l’Auxerrois , etc., ap- 
partiennent toutes au mobilier religieux, immobilisé par 

1. Une Ordonnance royale de 1350 les qualifie « charpentiers en 
huches ». , . - - • ' 



LA MENUISERIE 



131 




Fig. 90. — Cliaise à coffre en noyer sculpté 
(XVI' siècle). 





132 



LA MENUISERIE 



sa destination même. C’est encore dans les églises et pour 
une raison analogue qu’il faut chercher les seuls sièges 
considérables de ce temps qui nous aient été conservés. Ces 
admirables stalles, où la verve décorative de nos maîtres 
huchiers trouva une si belle occasion de se déployer, font 
en quelque sorte partie de l’architecture du sanctuaire. 
Dans le mobilier civil, par contre, on ne découvre rien de 
semblable. Tous les meubles à bâtis et à panneaux dont nous 
nous servons encore à l’heure actuelle, sont des dérivés 
plus ou moins directs du coffre, meuble fondamental. Ces 
jolies petites armoires que nous appelons assez impropre- 
ment des cabinets ou des crédences, eurent pour point de 
départ — nous l’avons dit dans notre première partie (voir 
pages 46 à 48) — une huche montée sur un pied , ou deux 
huches superposées. Seules les tables consistant en pla- 
teaux portés par des tréteaux et les châlits encombrants 
étaient abandonnés. Mais leur bâti, dissimulé par des tapi& 
ou des couvre-pieds, était d’une exécution si rudimentaire^ 
qu’il n’y avait pas à craindre qu’ils éveillassent la cupidité. 

C’est seulement vers le milieu du xv® siècle que la bour- 
geoisie enrichie, trouvant dans les villes une sécurité rela- 
tive, délivra le menuisier de cette préoccupation de démé- 
nagement perpétuel. Dès lors le mobilier, devenant plus 
sédentaire, put revêtir des formes mieux appropriées à sa 
destination. La Renaissance acheva cette transformation. 
Cette fois encore l’art du menuisier s’inspira de l’architec- 
ture. Conservant tout d’abord les formes anciennes dans 
ce qu’elles avaient d’essentiel et de caractéristique, l’exé- 
cutant se borna à les habiller, à les parer d’ornements, 
d’un style plus moderne. Puis, à partir de 1515, tout à fait 
émancipé, il construisit ces beaux lits à colonnes qui ont 
une si fière et si noble tournure (voir fig. 91), ces chaires 
majestueuses à dossiers si joliment décorés de délicats bas- 
reliefs; et pour les autres meubles à bâtis et à panneaux, il 
commença d’adopter une ordonnance absolument nouvelle. 



LA MENUISERIE 



133 




Fig. 91.” — Lit dit de Diane de Poitiers. 

(CIIATKAU d’aMÎT.) 



134 



LA MENUISERIE 



Ces derniers se compliquèrent de frises, de cariatides, de 
frontons, de pilastres et de colonnettes accouplées en hors- 
d’œuvre, leur donnant un faux air de petits monuments. 

Cette transformation séduisante ne s’opéra pas, toutefois, 
sans soulever quelques critiques. Des juges sévères ont 
amèrement reproché à ces jolis meubles leurs simulations 
architecturales. On s’est imprudemment scandalisé d’une 
appropriation dont l’opportunité semblait quelque peu dou- 
teuse, sans prendre garde que les menuisiers du xvi® siè- 
cle ne faisaient que se conformer à des précédents acquis. 
Ces emprunts faits j:>ar la menuiserie à l’architecture sont, 
en effet, de tous les temps. Les coffres égy]:>tiens affectent 
souvent la forme de pylônes de pierre. Les armoires du 
XIII® et du XIV® siècle, les plus anciennes qui nous aient été 
conservées, attestent, on l’a vu, des préoccupations archi- 
tecturales très marquées. Cent ans plus tard, les panneaux 
des huches et des chaires sont, comme les fenêtres des ca- 
thédrales, décorés d’arcatures trilobées ou en quatre feuilles ; 
leurs montants sont flanqués de contreforts et surmontés 
de clochetons ou de pinacles ; enfin leurs angles s’ourlent 
de colonnettes et leurs traverses supérieures se couron- 
nent de faîtages ajourés. Les meubles de la Renaissance ne 
sont donc pas plus fautifs que ceux des siècles précédents. 

Ils sont, par contre, plus élégants et plus gracieux, parce 
que la part faite au sculpteur dans leur décoration est plus 
savamment répartie. S’insjurant des charmants bas-reliefs 
à peine saillants et cependant si délicieusement expressifs, 
que Jean Goujon avait mis à la mode, l’artiste couvre ses 
vantaux d’aimables allégories, qui deviennent le point cul- 
minant de l’ornementation, et auxquelles toutes les parties 
voisines, tenues dans des notes très simples, sont sage- 
ment subordonnées. Jusqu’aux deux tiers"* du~xvi®‘ siècle , 
cette exquise pondération réserve à chacun des deux arts 
la part qui lui revient légitimement. C’est seulement à par- 
tir de 1500 que le goût italien, jirenant le dessus, substitue, 



LA MENUISERIE 



135 




Fig. 92. — Petite armoire à deux corps en noyer sculpté et ciré 
(xvie siècle). 





136 



LA MENUISERIE 



par amour de la magnificence, l’opulence d’une décoration 
exagérée à l’aimable et svelte modestie de cette ordon- 
nance si prudemment combinée. Au lieu d’accompagner 
discrètement l’architecture du meuble, d’en accentuer les 
lignes ])rincipales, la sculpture en envahit toutes les par- 
ties. Suivant le degré de culture de nos diverses provin- 
ces, suivant leur tempérament et leur goût, elle arrive à 
imprimer au mobilier une estampille assez caractéristique 
pour que quelques érudits aient été tentés de répartir la 
production française en un certain nombre d’écoles, cor- 
respondant à nos principales divisions géographiques. 

L’idée seule de cette ingénieuse répartition, essayée non 
sans succès par M. Bonnaffé L prouve mieux que de lon- 
gues dissertations la prépondérance décisive que le sculp- 
teur prit, à cette époque, dans la création des meubles 
de prix. Bientôt le menuisier, relégué au second plan, dut 
combiner la structure de son ouvrage de façon à permettre 
au talent de son collaborateur de briller d’un éclat débor- 
dant. La forme se trouva de la sorte subordonnée au décor : 
redoutable contresens, qui ne tarda point à amener une 
décadence facile à prévoir. 

Cette décadence acheva de s’accentuer pendant les pre- 
mières années du xvii® siècle, où une nouvelle transfor- 
mation se produisit dans les idées et les mœurs. L’effon- 
drement de la dynastie des Valois et l’avènement de 
Henri IV marquent, en effet, l’arrivée aux affaires d’une 
société nouvelle, tellement différente de celle qui l’avait 
immédiatement jnœcédée, qu’on a pu dire qu’elle se rap- 
prochait beaucoup plus de notre société actuelle que de 
celle du temps de la Ligue, dont elle n’est séparée cepen- 
dant que ])ar un petit nombre d’années^. Cette société 
nouvelle, éprise surtout de sécurité et de stabilité, exigea 
un mobilier répondant à ses préférences. De là un'alour- 

1. Voir le Meuble en Franee à V époque de la Renaissance. 

2. Baudrillart, Histoire du luxe, tome IV, p. 39. 



LA MENUISERIE 



137 



dissement singulier qui se manifesta dans les formes de 
tous les meubles. En même temps l’ornementation nom- 
breuse, variée, débordante, qu’on admirait vingt ans plus 
tôt, fit place à une pauvreté relative; et comme le besoin du 
luxe n’était pas moindre, on s’efforça de remplacer la beauté 
du travail par la richesse de la matière employée. 

Cette dernière substitution devait provoquer à courte 
échéance une transformation radicale dans la confection des 
meubles de prix. Les bois indigènes, le chêne, le noyer, le 




châtaignier, jugés désormais trop vulgaires, firent place aux 
essences exotiques, aux bois des Indes importés à grands 
frais, et surtout à l’ébène; et comme leur rareté en même 
temps que leur prix élevé rendaient l’emploi de ces der- 
niers fort coûteux, l’art des placages prit subitement une 
importance précédemment inconnue, et donna naissance à 
l’ÉnÉNISTERIE. 

Pour lutter avec ce débordement de bois rares et pré- 
cieux, le menuisier, n’osant plus recourir à l’intervention 
du sculpteur, dont le ciseau s’était alourdi, fit appel au 
tourneur. Nous avons raconté autre part le goût étrange, 
on pourrait dire la passion, de quelques grands seigneurs 



138 



LA MENUISERIE 



de ce temps pour les ouvrages du tour. Ils s’en entichè- 
rent jusqu’à attacher à leurs personnes des tourneurs atti- 
trés, et jusqu’à mettre eux-mêmes la main à l’ouvrage. Cette 
vogue subite peupla les habitations du xvii® siècle de ces 
tables épaisses et de ces robustes chaises à pieds renflés, 
et de ces bois de lit à colonnes torses ou tournées en spi- 
rale, dont tant d’échantillons nous ont été conservés. 

Dans les armoires elles-mêmes la collaboration du tour- 
neur trouva moyen de s’affirmer, et l’ornementation des 
gros meubles s’enrichit de tiges de bois tournées et refen- 
dues, qui remplacèrent assez fâcheusement les pilastres et 
les colonnes (voir fig. 42). En outre, le menuisier, jaloux 
de prouver l’excellence de son savoir, substitua, dans ses 
panneaux, aux gracieux bas-reliefs de l’école de Fontaine- 
bleau, une complication d’assemblages aussi savants qu’inu- 
tiles, formant des compartiments variés ou figurant des 
étoiles (voir fig. 95). Enfin, désireux de conserver à ses 
fonds ce beau poli qui, verni avec soin, donnait aux bois in- 
digènes un faux air exotique, il demanda au sculpteur des 
frises et des rinceaux, non plus pris dans la masse, mais 
exécutés séparément, découpés et ajourés, puis rapportés 
et collés sur les façades de ses meubles. 

Ainsi, sans que la main-d’œuvre eût cessé de progres- 
ser, il suffit d’une évolution sociale pour amener dans la 
décoration et l’ordonnance des ouvrages de menuiserie 
une décadence sensible. Une éclipse momentanée de goût 
dans les classes dirigeantes se traduisit presque immé- 
diatement par l’alourdissement général des formes et par 
l’épaississement du décor. 




Fio-. 94. 



IV 



LA MENUISERIE PENDANT LA SECONDE MOITIE DU XVII*^ SIÈ- 
CLE ET LA PREMIÈRE MOITIE DU XVIII® 



Cet assoupissement, qui dura près de quarante années, et 
dont la menuiserie des gros meubles ne ])arvint jamais à se 
relever complètement, est d’autant plus curieux à constater 
qu’à ce moment le menuisier était en possession de tout 
l’attirail d’outils nécessaires pour accorujilir les plus admi- 
rables tours de force. Nous avons déjà dit que depuis plu- 
sieurs siècles il se servait de la scie; l’insurreclion des 
Maillotins (1382) ne laisse aucun doute sur l’emploi du 
maillet dès le xiv® siècle. Le ral)ot (nous l’avons vu) date 
à peu près de la même époque; le marteau à })ied-de-biche 
et la tenaille sont aussi de ce temps. Un manuscrit de la 
Bibliothèque nationale, remontant à 1440, intitulé le Miroir 
historial, nous montre un menuisier à son établi, de même 
liauteur que les nôtres, occupé à percer de la vrille une 
])ièce retenue par un valet, et ayant à sa portée un râtelier 
chargé de ciseaux et de gouges. Une autre miniature 
plus récente d’une quarantaine d’années , appartenant à 
M. Delaherche (voir lîg. 89), étale à nos regards cette 
même jirovision d’outils garnissant également un râtelier, 
accompagné de maillets, de ciseaux, de gouges, de racloirs 
déposés sur un colfre du premier ])lan ; le musée de Cluny 
possède le bois d’une varlope contemporaine de ce ma- 
nuscrit (voir lîg. 94), alors qu’une sculpture décorant une 
des stalles de la cathédrale de Rouen nous révèle l’em- 
ploi du trusquin à cette même époque. Enlin, dans la 
curieuse vignette de Joost Ainmarn qui orne le titre de 
ce livre, on peut reconnaître facilement la scie à tourner. 



140 



LA MENUISERIE 



et la curieuse panoplie composée par Vredeman de Vries 
avec les outils du menuisier ^ prouve qu’à l’exception de la 
presse, complétant l’établi, les ouvriers du xvi® siècle 
disposaient de tout l’arsenal d’instruments et d’outils dont 
nos menuisiers se servent à l’heure actuelle. 

Il n’est donc pas surprenant qu’on ait pu exécuter, dès 




Fig. 95. — E xemple de décoration résul- 
tant d’assemblages compliqués (xyii® 
siècle). 



cette époque, des meubles 
assez parfaits pour qu’au- 
jourd’hui encore leur imi- 
tation exacte semble un acte 
méritant. Ajoutons que ja- 
mais le travail du bois ne 
fut autant apprécié et plus 
en honneur. S’il en fallait 
une preuve, le Journal pré- 
cieux de Jean Héroard (mé- 
decin du jeune Louis XIII) 
suffirait pour nous édifier 
sur ce point. Parlant de son 
royal client, alors âgé de 
cinq ans, Héroard écrit, le 
4 avril 1605 : « Il va à la ga- 



lerie (du château de Saint-Germain), s’amuse aux outils du 
menuisier qui posoit les châssis de verre; on lui en nomme 
quelques-uns ; je lui demandai : « Monsieur, comment s’ap- 
c( pelle cela ? — Une varlope. — Et cela? — C’est un guil- 
(( laume. » Il retenoit extrêmement bien les noms propres des 
choses. )) Quatre ans plus tard (23 avril 1609), le fidèle mé- 
decin trace la note suivante sur son Journal : « Il s’amuse 
en sa chambre à raboter des ais ; il 3 ^ avoit des menui- 



1. Yoir Panoplia seii ornera entaruim ac ornementa tum artium ac 
opificioruni (1572). Ce curieux trophée combine en une panoplie 
l’établi, le banc à profiler, la règ-le, le valet, l’équerre, le compas 
d’épaisseur, le rabot, le g’uillaume, le trusquin, la cognée, la hache, 
le maillet, le ciseau, la gouge et jusqu’au pot à colle. 





Table on bois sculpté et doré du xyi:® siècle, (mobilier naïioxal). 



142 



LA MENUISERIE 



siers. » Enfin, le 15 octobre, 1614 , c’est-à-dire lorsqu’il 
était déjà roi depuis quatre ans, Héroard le surprend en- 
core « s’amusant lui-même avec le menuisier à dresser le 
jeu de billard ^ )). 

Il faudrait ignorer le respectueux fétichisme que la 
France entière professait alors à l’égard de la personne 
royale, pour ne pas comprendre quelle considération ex- 
traordinaire rejaillissait sur de modestes et laborieux arti- 
sans, que cette participation du souverain à leurs ingénieux 
travaux élevait au rang de collaborateurs. Aussi quand, en 
1667, Louis XIV, ou, pour jiarler plus exactement, lorsque 
Colbert institua aux Gobelins la Manufacture royale des 
meubles de la Couronne, les menuisiers, traités en véritables 
artistes, se virent compris, avec les peintres, les sculp- 
teurs, les mosaïstes, les tapissiers et les orfèvres, parmi 
« les bons ouvriers de toutes sortes d’arts et mestiers », 
dont le surintendant et le directeur devaient toujours tenir 
la INIanufacture remplie. 

Si nous avons insisté aussi longuement sur ces détails, 
c’est qu’ils montrent quelle influence la mode, ou ce qu’on 
pourrait plus exactement nommer le degré de culture d’une 
époque, exerce sur la décoration et, par contre-coup, sur le 
développement et la valeur esthétique des industries d’art. 
Hàtons-nous toutefois de constater que le xvii® siècle, s’il 
assista en ses premières années à une indiscutable déca- 
dence dans l’exécution des meubles à bâtis et à panneaux, 
ne tarda ]>as à prendre une éclatante revanche en ce qui 
concerne les lambris, les sièges, les consoles et les tables. 

L’arnour exagéré de la magnificence avait fait rejeter des 
intérieurs princiers ces jolis meubles en chêne et en noyer 
ciré du xvi® siècle, si élégamment construits, si délicate- 
ment sculptés, mais qui, n’ayant pour plaire que la grâce 

1. Journal de Jean Héroard sur V enfance et la jeunesse de Louis XIII ^ 
tome L'", p. 123, 392, et tome II, p. 1G2. 



LA MENUISERIE 



143 







Fig. 97. — Fauteuil en bois sculpté et doré (xvii« siècle). 
(mobilier national.) 




144 



LA MENUISERIE 



de leur forme et la finesse de leur décoration, paraissaient 
désormais trop simples et trop sombres. Pour charmer 
les yeux avides d’éblouissements, il ne fallait rien moins 
que les chaudes colorations des bois rares et précieux, 
associés aux métaux brillants et à l’écaille. Grâce aux pla- 
cages, tous les meubles à panneaux revêtirent la livrée 
somptueuse qu’on leur imposait, et, pour les meubles à 
bâtis qui ne pouvaient s’accommoder de placages, la do- 
rure se chargea de dissimuler le peu de prix de la matière 
employée. Sous cette éclatante parure, l’art délicat du me- 
nuisier, s’aidant de celui du sculpteur, entra dans des 
voies inexplorées, et, trouvant le champ libre pour ses in- 
novations, produisit des merveilles de bon goût, de somp- 
tuosité et de convenance. 

Tout un genre, on pourrait presque dire tout un style 
de décoration, sortit, en effet, de cette heureuse collabora- 
tion, style d’autant plus remarquable que, pour la première 
fois, le menuisier, ne demandant ses inspirations qu’à lui- 
même, et n’empruntant rien à l’architecture ni aux arts du 
métal, sut imaginer une ornementation merveilleusement 
appropriée à l’objet et à la matière qu’il était chargé d’em- 
bellir. 

C’est surtout à partir de 1660 que les sièges et les tables 
commencent à adopter ces allures d’un caractère si nou- 
veau. Jusque-là des contours strictement carrés, des pieds 
à balustres d’un dessin noble, mais massifs et trapus, des 
croisillons superflus et des dossiers très élevés avaient con- 
servé aux (( chaises à bras » une pesanteur inutile et une 
solennité médiocrement hospitalière (voir fîg. 97). De leur 
coté, les tables au piéternent trop robuste, surchargé de 
mufles de lion, de masques et d’attrihuts, avaient brillé bien 
plus par leur luxe débordant que })ar leur aimable élé- 
gance. Avec le dernier tiers du xvii^ siècle, les formes s’as- 
souplissent brusquement, et les meubles, par une con- 



LA MENUISERIE 



145 



descendance jusqu’alors ignorée, se plient aux convenan- 
ces de ceux qui les emploient. 

Désormais on tiendra un compte sévère, dans leur cons- 
truction, de la commodité, du bien-être et des besoins so- 




ciaux. C’est ainsi que les dossiers s’abaissent et se chan- 
tournent à leur sommet, donnant à la personne assise toute 
facilité pour tourner la tête et regarder derrière elle. En 
même temps, les bras s’évasent et les consoles sur les- 
quelles ils viennent buter, disposées en retraite, permet- 
tent de s’asseoir de coté et d’écarter ou de croiser à 
volonté les jambes. Enfin les pieds-de-biche, qui succèdent 

10 



146 



LA MENUISERIE 



aux pieds à balustres, se dérobant par une courbe gra- 
cieuse, laissent les talons se mouvoir sans risquer de se 
heurter à des angles aigus. 

Pour les tables et pour les consoles, pour les bois de lits 
et d’écrans, une transformation identique se produit, et des 
merveilles de goût, d’élégance et d’ingéniosité naissent de 
cette adoption de formes nouvelles qui, si elles n’obéis- 
sent pas toujours à la sévère logique, du moins ne sentent 
jamais la contrainte et l’effort. Quant à l’ornementation de 
ces beaux meubles, souple et docile, elle s’associe d’une 
façon si parfaite aux lignes principales, elle les complète et 
les explique si bien, qu’à première vue on ne saurait dire 
lequel du menuisier ou du sculpteur peut revendiquer la 
conception initiale de l’ouvrage. C’est que l’artiste, maî- 
tre absolu de la matière mise en œuvre par lui, connais- 
sant à fond les ressources qu’elle lui offre , s’est avisé, 
pour la première fois peut-être, de se montrer tout à fait 
original. 

Il a compris qu’à un état social nouveau il fallait un mo- 
bilier également nouveau. Au lieu de puiser dans l’ancien 
fonds, il a eu l’audace de créer; et comme sa création s’est 
trouvée forcément inspirée et dominée par les idées et 
les besoins de son temps, une remarquable concordance 
s’est établie entre le mobilier imaginé par lui et la société 
qui devait en faire usage. 

Constatons encore que cette verve si magnifiquement 
inventive ne se contenta pas de transformer et d’embellir 
les meubles à bâtis. Elle déborda sur les lambris, assou- 
plissant les cadres, chantournant les moulures, peuplant 
les panneaux de cartouches et de faisceaux rayonnants 
du plus somptueux aspect. Là également l’or, s’associant 
au bois sculpté pour en détacher les reliefs sur un champ 
soigneusement recouvert de blanc des Carmes, produisit 
des merveilles. Les boiseries si justement célèbres des 
palais de Versailles, de Fontainebleau, de Saint-Cloud; des 



LA MENUISERIE 



147 



châteaux de Sceaux, de Meudon, de Bercy; des hdlels de 
de la Vrillière, de Soubise, de Roquelaure, sont restées des 
modèles parfaits de ce que l’art du menuisier en bâtiment 
peut oHrir de plus remarquable. 




Le XVIII® siècle, dans sa première moitié, ne lit qu’ac- 
centuer cette heureuse révolution. Gomme son aîné, il en- 
fanta peu de meubles à bâtis et à panneaux en menuiserie 
])ure, et cette belle époque ne nous a guère légué, en fait 
de types originaux rentrant dans cette catégorie, que sa 
grau deai moire à deux portes (voir fig. 47), vaste et inonu- 



148 



LA MENUISERIE 



mentale, commode surtout, en outre très pratique, mais 
dont les formes, plus massives qu’élégantes, et l’ornemen- 
tation, toujours simple, ne peuvent supporter la compa- 
raison avec les délicieux bois de fauteuils, de consoles et 
d’écrans que nous devons aux menuisiers de ce temps. On 
ne saurait en effet imaginer rien de plus souple, de plus 
distingué et de plus gracieux que ces sièges aimablement 




Fig. 100. — Console en bois sculpté et doré (xviiie siècle). 



contournés, dont les lignes cherchent, pour ainsi dire, à 
embrasser le corps humain, et l’on ne se douterait pas, à 
voir cette grâce si facile, que son aisance assouplie est le 
résultat des combinaisons les plus délicates et le produit 
des calculs les plus conqiliqués. 

Le débillardernent de chacun de ces bras de fauteuils 
ou de ces pieds-de-biche si joliment tordus, présente, en 
elfet, la solution de problèmes de géométrie relativement 
difficiles. Le cintrage conique des dossiers de ces petits 



LA MENUISERIE 



149 



fauteuils, que l’on nommait alors des « cabriolets », le rat- 
tachement de l’ellipse décrite en plan j^ar le fond de leur 
siège, avec la courbe en S formée par leur traverse anté- 
rieure, constituent un petit chef-d’œuvre d’ingéniosité. Ja- 
mais la science dans la coupe du bois ne fut poussée plus 
loin, et jamais elle ne se laissa moins soupçonner aux re- 
gards distraits ou inexpérimentés. Dans l’iiistoire de la me- 
nuiserie, cette période compte assurément parmi les plus 
glorieuses. 

C’est aussi une des plus fécondes en créations nouvelles. 
Dix sortes de sièges inconnus jusque-là virent subitement 
le jour. Les cabriolets, les fauteuils en gondole, les chaises 
à la reine, les sophas, les paphoses, les veilleuses, les vis-à- 
vis, les bergères, se chargèrent d’encadrer douillettement 
les carnations les plus délicates. Le lit, dégagé de ses co- 
lonnes et de ses lourdes courtines, vit son ciel s’arrondir 
et se courber en dôme. On combina des tables de formes 
spéciales pour tous les besoins de la vie. Le jeu, à lui seul, 
en fournit plus de dix sortes. Mais rien ne dure en ce 
monde. J^e goût change constamment en même temps que 
l’idéal des sociétés se transforme, et l’art est fatalement 
soumis à toutes les fluctuations de l’idéal et du goût. 




Fig. 101. — Plan d’une cdiaise à la reine, 
d’après Roubo. 



V 



LA MENUISERIE DEPUIS LE MILIEU DU XYIII^" SIÈCLE 
jusqu’à NOS JOURS. 

Le xviiL siècle était à peine parvenu au milieu de sa 
course, qu’une réaction assez vive commença de se produire 
contre ces jolis meubles si délicieusement contournés. 
L’excès même de leur souplesse les fit prendre en dégoût 
])arune société avide de changement. Les idées, au surplus, 
suivaient un autre cours. Les fouilles d’Herculanum et de 
Pompéï avaient ramené l’attention vers le passé classique, 
en même temps que les esprits teintés de philosophie 
ancienne et brusquement épris de sentimentalisme et d’é- 
galité, se passionnaient pour le monde antique, auquel on 
brûlait d’emprunter ses libérales institutions. 

Pour obéir à ces préoccupations nouvelles, les formes 
se firent plus rigides. Les pieds des sièges et des tables ces- 
sèrent de se contourner et redevinrent brusquement droits. 
Les commodes boursouflées reprirent avec leur aplomb une 
sveltesse relative. Mais l’élégance de l’époque précédente 
continua de faire sentir ses heureux effets, et la raideur 
aussi bien que la pesanteur restèrent bannies de ce mobilier 
nouveau, rendu subitement plus simple et surtout plus mo- 
deste. La dorure étincelante fit place, en effet, au laquage 
des bois, en même temps que les rinceaux feuillus et les 
])uissantes rocailles cédaient le champ aux feuilles d’eau, 
aux acanthes et aux perles, qui allaient devenir la parure 
caractéristique de ces ouvrages, demeurés charmants en 
dépit de leur transformation radicale. 

Ajoutons que cette extrême délicatesse de l’ornementa- 
tion à laquelle les meubles contemporains de Louis XVI 



LA MENUISERIE 



151 



doivent en partie leur valeur et leur charme, trouve aussi 
son explication dans la modification profonde que subirent 
alors les dimensions des appartements. A cet amour du 
faste et de l’apparat qui jusque-là avait distingué la société 
de l’ancien régime — société exclusivement fondée sur 
la hiérarchie et sur la représentation — avait succédé uu 
besoin d’intimité et de recueillement autrefois inconnu, 
et qui se traduisit presque immédiatement par un rétré- 
cissement inattendu des pièces principales. Les énormes 
galeries, les vastes salles de réception, se virent rempla- 
cées par les petits salons et les boudoirs. Les meubles, 
dès lors, ne pouvant plus être considérés de loin, mais vus 
à courte distance et placés à portée de la main, durent 
revêtir une finesse de décoration que l’éloignement ren- 
dait auparavant inutile. Le menuisier, tenant compte de ces 
exigences nouvelles, s’efforça de les satisfaire, mais sans 
renoncer cependant à ses précédentes conquêtes. Bien que 
revêtant des formes plus classiques, ses meubles, nous 
l’avons dit, ne cessèrent point d’être commodes et gracieux. 
Malheureusement la période qui suivit ne se montra pas 
également fidèle à ces traditions de confort et d’élégance. 

Sous l’Empire, en effet, le mobilier perdit tout caractère 
accueillant. Trop jeune, trop inexpérimentée pour pouvoir 
sainement apprécier la finesse et la beauté du travail, la 
société née de la Révolution se passionna pour une fausse 
et pesante magnificence. Si l’habileté technique du menui- 
sier ne sombra pas dans ce bouleversement, son imagina- 
tion, par contre, se dévoya. S’adressant à une clientèle mal 
j)réparée pour comprendre l’élégance intrinsèque d’une 
forme, il dut s’appliquer à tout expliquer par d’inutiles 
attributs. Les bras de fauteuils se transformèrent en cols 
de cygne ; les pieds, en torches enflammées ou en carquois 
remplis. On imagina de faire porter les tables par des 
sphynx ou par des dauphins, et les bois de lits prirent 



152 



LA MENUISERIE 



l’aspect de bateaux destinés à descendre le fleuve de la 

vie. Le goût des placages, dont la valeur vénale était fa- 
cile à constater, acheva de donner à l’ébénisterie une im- 
portance exagérée, en même temps que l’éclatante profu- 
sion des bronzes dorés rendit le talent du sculpteur en 
bois inutile. 

C’est seulement à une époque relativement récente que ce 
dernier ressaisit, dans l’ornementation des meubles à bâtis 
et à panneaux, le rôle qui lui était précédemment assigné et 
qui lui est légitimement dû. Mais le temps avait accompli 
son œuvre, et cette réapparition, non exempte d’une cer- 
taine grossièreté, — si ce mot est permis, — se distingua 
cette fois par plus de profusion que de bonheur. La période 
romantique avait bien demandé à quelques menuisiers 
spéciaux des chaises à orbevoies et des dressoirs ou des 
« bahuts » renouvelés du moyen âge. Mais ces restitutions, 
d’une exactitude contestable et d’une exécution presque 
médiocre , étaient demeurées à l’état de manifestations 
exceptionnelles, et il fallut attendre le milieu du siècle pour 
que le public, par un de ces retours de goût qui lui sont 
familiers, se reprît d’estime pour nos bois indigènes, 
sculptés, maquillés au brou de noix et passés à la cire. 
On n’a pas perdu le souvenir de ces bibliothèques en 
« vieux chêne», de ces râteliers pour fusils de chasse, 
de ces buffets à un ou deux corps, flanqués de colonnes 
torses, décorés de lourdes frises, surchargés de rinceaux 
empâtés, avec des panneaux moulurés sur lesquels s’enle- 
vaient en forte saillie des trophées de pêche et de chasse 
Ces meubles , qui nous paraissent aujourd’hui communs, 
vulgaires , barbares , incapables de supporter un examen 
sérieux, indignes surtout d’être comparés aux meubles 
anciens , et qui excitèrent cependant un engouement si 

vif, offrent un grand intérêt au point de vue historique. 
Ils marquent la rentrée en scène de la menuiserie dans 
l’ameublement moderne. Ils nous permettent de mesurer la 



LA MENUISERIE 



153 




Fi<;. 102. — Fauteuil ou bois sculpté et lac[ué style Louis XVI. 
(.MOUILIEK NATIONAL.) 




154 



LA MENUISERIE 



décadence dans laquelle les arts du bois étaient tombés 
et le chemin que nous avons parcouru depuis lors. 

Tel est, en effet, le point de départ de la brillante renais- 
sance à laquelle il nous a été donné d’assister. Comprenant 
que leur éducation était à refaire, nos menuisiers n’hési- 
tèrent pas à demander au passé les enseignements qu’il 
pouvait leur fournir, et, s’inspirant des époques où le bois 
avait été mis en œuvre avec le plus d’adresse et de talent, 
ils sont parvenus à composer sinon de toutes pièces, du 
moins par d’ingénieuses adaptations , un mobilier nou- 
veau, élégant, commode, bien approprié à nos besoins, 
très moderne par conséquent, mais rappelant suffisamment 
les types anciens pour satisfaire ce goût singulier d’ar- 
chaïsme qui est une des caractéristiques de la génération 
actuelle. 

Pour l’usage spécial d’une clientèle très éprise, et non 
sans motifs, des œuvres du passé, nos menuisiers ont ima- 
giné, depuis vingt ans, un style Renaissance, un style 
Henri II, un style Louis XIII, voire un style Louis XIV ; et 
ces styles, appliqués à nos armoires, à nos buffets, à nos 
lits, à nos bibliothèques, ont permis de créer toute une suite 
de modèles à la fois élégants et très décoratifs, qui dé- 
routeraient étrangement les du Cerceau, les Vredernan de 
Vries, les le Brun, les le Pautre, et du reste tous les 
grands dessinateurs du mobilier français, s’il leur était 
donné de revenir en ce monde. Ces meubles, dans cent 
ans d’ici, seront considérés avec raison comme des créa- 
tions de notre siècle en sa seconde moitié. Aujourd’hui ils 
])assent, auprès du public, sinon pour des copies exactes, 
du moins pour de savantes restitutions, et font accuser 
nos producteurs d’impuissance à créer des formes nouvel- 
les. Des écrivains aussi sévères que peu renseignés, pre- 
nant ces étiquettes au sérieux, invitent gravement nos con- 
temporains à inventer de toutes pièces un « style « qui soit 
de notre temps. Si la prétention est plaisante, elle n’a pas 



LA MENUISERIE 



155 



toutefois le mérite d’étre neuve; ce n’est pas la première 
fois que pareille confusion se produit. 

Les artistes de la Renaissance, en effet, avaient la ferme 




conviction de ressusciter dans leurs œuvres la civilisation 
latine. Au siècle dernier, les dessinateurs nourrissaient 
les mêmes illusions à l’égard de l’art grec ou romain. 
Nous avons vu à quelles créations j)ersonnelles ces deux 
tentatives ont abouti. N’antici])ons donc ]>as sur le juge- 
ment que la postérité portera de notre époque, et laissons 



156 



LA MENUISERIE 



nos pseudo-connaisseurs continuer de commander grave- 
ment des armoires à glace Renaissance et des tables de nuit 
Henri, IL Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on l’a dit : « Le 
monde tient à être trompé : Miinclus vult clecipi. » 

Dans la fabrication de ces beaux meubles en menuiserie 
pure, nos artisans — est-il nécessaire de l’ajouter ? — ont 
apporté tous les raffinements d’une main-d’œuvre poussée à 
la perfection et entièrement sûre d’elle-même. Assembla- 
ges irréprochables, heureuse répartition des masses por- 
tantes, architecture logique et bien lisible, décoration déli- 
cate et grasse à la fois, sans lourdeur et sans profusion, 
toutes les qualités d’une bonne exécution se trouvent réu- 
nies dans ceux de ces ouvrages qui peuvent à juste titre 
passer pour soignés. 

De leur coté, les menuisiers en sièges sont revenus aux 
formes enveloppantes, à la fois gracieuses et confortables, 
dont le XVII® siècle, sur sa fin, s’était fait le promoteur, et 
qui fournirent, au siècle dernier, tant de modèles incompa- 
rables. Mais les uns et les autres, ne se sont point contentés 
de créer des œuvres aussi recommandables ; ils ont voulu 
que leurs successeurs fussent à même d’en produire de 
meilleures encore ; et dans ce but des écoles ont été fon- 
dées, dont la mission est de préparer des artisans d’élite, 
suffisamment instruits, non seulement pour dessiner et 
composer certains meubles, dont jusqu’à présent les épu- 
res avaient été demandées à des dessinateurs connaissant 
mal le bois et ses ressources, mais aussi pour résoudre 
scientifiquement les problèmes de coupe et de construc- 
tion, dont la solution fut trop souvent obtenue par routine. 

Ces tentatives sont d’autant plus louables que le mal 
qu’on prétend ainsi enrayer est, par son ancienneté, devenu 
presque vénérable. C’est, en effet, par empirisme ou par 
tâtonnements qu’ont été exécutés la plupart des meubles 
anciens que l’on paye si cher dans les ventes publiques. 



LA MENUISERIE 



157 



Les ouvriers du xvii® et du xviiU siècle, dont on exalte 
bénévolement le savoir et les talents, n’étaient point supé- 
rieurs, comme instruction, à ceux de notre temps et ne 
possédaient pas cette science approfondie de leur profes- 
sion dont, par esprit de dénigrement envers nos contem- 
porains, on aime à gratifier les générations disparues. 
Au siècle dernier, un juge sans appel, Roubo, se plaint 
avec amertume de l’ignorance ]irofonde des menuisiers 
qu’il voyait journellement travailler L II est forcé de cons- 
tater que ces ouvriers n’ont jioint de « théorie », que toute 
leur habileté consiste dans une routine plus ou moins heu- 
reuse, selon qu’ils ont eu des maîtres jilus ou moins ha- 
biles, « la plupart ne sachant faire qu’une sorte d’ouvrages, 
et encore avec des calibres qu’ils n’ont pas le talent de faire 
eux-mêmes ». Il ajoute que, faute de connaissances suftisan- 
tes, ils sont obligés de laisser aux sculpteurs non seule- 
ment le soin de tailler les ornements en relief, mais aussi 
celui de pousser les moulures, et que ces derniers, « étant 
])Our l’ordinaire de fort mauvais ouvriers dans leur talent 
et pour la plupart sans dessin, ne tracent leurs ouvrages 
qu’avec des calques dont ils ne savent pas faire les origi- 
naux ^ ». Certes, nous voilà loin du portrait si avantageux 
qu’on se complaît à nous faire des artisans du xvii® et du 
XVIII® siècle. Cette ignorance si sévèrement constatée est 
d’autant plus surprenante que, sous le régime des corpora- 
tions, les menuisiers étaient tenus à un long et minutieux 
apprentissage, et devaient, pour arriver à la maîtrise, subir 
un examen rigoureux. 

Nous avons dit plus haut que c’est seulement en 1580 
que les « charpentiers de la petite cognée » prirent dans 
leurs Statuts le nom de menuisiers. Ces Statuts, refondus 
en 1G45, gouvernèrent le métier jusqu’à l’abolition des 
corporations. La communauté était administrée par un 



1. U Art du menuisier, tome III, p. 601. 



158 



LA MENUISERIE 



]:>rincipal élu , assisté de six jurés qui chaque année de- 
vaient faire au moins quatre visites chez chacun des maî- 
tres, pour s’assurer que ceux-ci ne contrevenaient pas aux 
règlements. Chaque maître ne pouvait avoir qu’un ap- 
])renti, et l’apprentissage durait six années, après lesquel- 
les on devenait compagnon. Enfin, pour pouvoir être admis 
à la maîtrise, les compagnons devaient (art. IX) « faire 
de leurs mains propres, en la maison de l’un des jurés, le 
chef-d’œuvre prescrit, tant en assemblage que de taille, 
de mode antique, moderne ou françoise, garny d’assem- 
blage, liaison et moulure )), etc. Il semble qu’avec tant de 
précautions on ne pouvait manquer d’obtenir des artisans 
parfaits. Roubo vient de nous édifier sur les médiocres 
résultats que donnait cette réglementation méticuleuse. 

La Révolution supprima, on le sait, les maîtrises et les 
iurandes. Elle émancipa l’industrie en rendant libre et 
facile l’accès de toutes les professions. Grâce à elle, le long 
et stérile apprentissage ne fut plus déclaré indispensable. 
La capacité de chacun fut désormais établie ]iar ses œu- 
vres, et non par des brevets. Mais le besoin d’une éduca- 
tion solide, d’une préparation sérieuse, n’en demeura pas 
moins évident. C’est pour répondre à ce besoin, pour for- 
mer des artisans d’élite, que, depuis dix ans, la Ville de 
Paris et les chambres syndicales rivalisent d’efforts ; et par 
leurs soins, des écoles ont été créées où les jeunes gens qui 
se destinent à la menuiserie et à l’ébénisterie reçoivent 
une éducation excellente. 

Ces écoles sont actuellement au nombre de quatre. La 
plus importante porte le nom d’ÉcoLE Roulle et appar- 
tient à la Ville de Paris. Elle est établie rue de Reuilly et 
forme des menuisiers, des ébénistes, des sculpteurs et des 
tapissiers. Des cours de géométrie, de dessin, d’aquarelle 
et de marqueterie viennent compléter la très sérieuse et 
très complète instruction technique qu’on donne dans les 
ateliers. Les enfants passent quatre ans dans cet établisse- 



LA MENUISERIE 



159 



ment; lorsqu’ils le quittent, ils ont accompli un véritable 
apprentissage ; et comme ils n’ont été distraits de l’ensei- 
gnement journalier par aucune de ces courses, de ces 
corvées, de ces travaux subalternes qui dans les ateliers 
ordinaires absorbent en partie le temps des apprentis ; 
comme tous les ouvrages qu’on leur fait exécuter ont 
en vue, non pas l’exploitation de leur activité, mais leur 
éducation tecbnique, ils sortent de là avec toutes les qua- 
lités requises ])our faire des artisans distingués. Ajoutons 
que le nombre des j)laces, étant limité, l’école n’ouvre ses 
portes qu’à des sujets intelligents, bien doués et dont la 
conduite est irréprochable. Elle les classe, en outre, sui- 
vant leurs facultés particulières, et, après leur avoir donné 
une teinture de toutes les branches de l’industrie du ineu- 
ble, elle les pousse dans la voie qui semble le mieux ré- 
pondre à leurs aptitudes. 

La Ville possède un second établissement situé à Mon- 
tevrain, et qui porte le nom d’ÉcoLE d’Alembert. Ici il ne 
s’agit plus de former une élite de travailleurs intelligents 
et instruits, mais de doter des enfants moralement aban- 
donnés d’une profession qui leur permette de gagner par 
la suite honorablement leur vie. L’enseignement qu’on 
donne dans ce nouvel établissement, tout en étant fort 
complet, est, par conséquent, d’un ordre moins élevé que 
celui reçu à l’Ecole Boulle. 

La troisième école a été instituée par la Chambre syndi- 
cale de V ameublement. Elle porte le nom de Patronage in- 
dustriel DES ENFANTS DE l’ébénisterie ; elle Complète par 
des cours de géométrie, de dessin, de modelage et par des 
démonstrations techniques du plus haut intérêt, l’enseigne- 
ment de l’atelier. Les jeunes gens qui viennent suivre ces 
cours du soir apprennent à connaître ce qu’on est convenu 
d’appeler les styles, à composer et à dessiner des meubles 
d’après un programme donné, à tracer scientifiquement les 
courbes qui permettent de débillarder une pièce de bois 



160 



LA MENUISERIE 



suivant un calibre compliqué, à débiter le bois en relevé 
pour éviter toute perte de matière. En sortant de cette école, 
où ils ont pu compléter par des leçons théoriques l’appren- 
tissage pratique de l’atelier, les jeunes gens sont aptes à 
faire des ouvriers d’élite. 

Enfin la Chambre syndicale des ouvriers ébénistes et me- 
nuisiers possède une quatrième école du même genre que 
celle du patronage, dont les cours du soir suppléent aux 
insuffisances de l’éducation courante reçue par les apprentis . 
Grâce à ces différents établissements, une importante la- 
cune se trouvera comblée. Gomme le disait fort bien en 
1881 un grand industriel de province qui est en même temps 
un artiste distingué : « On trouve toujours des tapissiers et 
des sculpteurs, mais on rencontre très difficilement un chef 
d’atelier menuisier E )) Et cependant c’est ce chef si malaisé 
à trouver qui est le plus nécessaire, car « la composition 
d’un meuble simple, de bonnes proportions, de formes 
élégantes, est chose si peu facile, que bien peu d’architectes 
osent l’entreprendre, à cause des difficultés inhérentes à la 
matière et des questions de fabrication. » 

Faut-il ajouter que ce ne sont pas là les seuls services 
que notre époque aura rendus à l’importante industrie dont 
nous venons de retracer sommairement l’histoire ? Le 
XIX® siècle, qui, au point de vue scientifique, peut reven- 
diquer tant de découvertes merveilleuses, a doté la menui- 
serie d’un certain nombre de machines-outils permettant 
d’exécuter, avec une rapidité singulière et une sûreté abso- 
lue, les ouvrages les plus compliqués et les plus difficiles. 
Déjà au XVIII® siècle, les Hollandais avaient établi des 
scieries mécaniques, mues par des moulins à vent, et dis- 
posées de façon à équarrir les grumes et à les débiter en 
])lateaux. Mais dans les ateliers des villes françaises on con- 
tinuait de se servir de la grande scie à main, et beaucoup 

1. Commission d’enquête sur la situation des ouvriers et des indus- 
tries d’art^ p. 352, déposition de M. Blanqiii. 



LA MENUISERIE 



161 



de personnes peuvent encore se souvenir d’avoir vu les 
scieurs de long occupés à refendre péniblement des troncs 
d’arbre. Cette opération, très pittoresque assurément, mais 
qui ne laissait pas que d’être fatigante, longue et coûteuse, 
a été remplacée par le sciage à vapeur, qu’on trouve désor- 
mais dans nos grands établissements. La grume, placée 
sur un chariot mobile et qui avance progressivement, vient 
chercher le contact d’un jeu de fortes scies plus ou moins 
nombreuses, plus ou moins espacées, et qui, animées d’un 
mouvement constant de va-et-vient, tranchent les plus gros 
troncs d’arbre avec une régularité parfaite. 

Pour débiter les pièces de bois de petit calibre, on a 
inventé la scie à ruban ou scie sans fin, et pour les décou- 
per, la sauteuse J, qui permet de suivre facilement les con- 
tours les plus compliqués et d’exécuter sans effort les piè- 
ces ajourées, regardées autrefois comme les plus difficiles. 
Avec ces diverses sortes de scies on confectionne égale- 
ment les tenons, et on prépare le travail du sculpteur, en 
débarrassant les morceaux destinés à être sculptés de 
toutes les parties accessoires que l’on était jadis obligé 
de faire tomber au ciseau. De même, pour le corroyage du 
bois , au rabot directement manié par l’ouvrier on a subs- 
titué l’action de la raboteuse, qui communique aux longues 
surfaces une planitude et une régularité de poli que le tra- 
vail individuel ne pouvait lui donner. Grâce aux machines 
à repercer et à fraiser, mues aussi par la vapeur, on peut, 
en outre, percer avec une rapidité précédemment inconnue 
les trous nécessaires pour les chevilles, pour les tourillons, 
pour l’introduction de la sauteuse dans les pièces que l’on 
veut ajourer, et préparer également les mortaises. Enfin la 
toupie, animée d’un mouvement vertigineux de rotation, 
permet, à l’aide de fers aussi variés qu’on le désire, de 
pousser, pour ainsi dire instantanément, les moulures les 
plus compliquées. 

A l’aide de ces machines-outils, un ouvrier habile exécute 



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LA MENUISERIE 



■en une matinée autant de besogne que six hommes en 
faisaient autrefois en un jour. De là une diminution consi- 
dérable dans le prix de la main-d’œuvre pour tous les 
ouvrages qui peuvent se fabriquer par nombres , et une 
régularité dans la fabrication qui permet à des morceaux 
façonnés d’après des épures suffisamment soignées et par 
des ouvriers qui n’ont aucun rapport entre eux, de s’adap- 
ter exactement les uns aux autres, comme les pièces d’un 
appareil mécanique ou les ressorts d’une horloge. 

Cette substitution de la machine à la main de l’ouvrier est 
appelée à devenir le point de départ d’une révolution com- 
plète dans la production de la menuiserie. Bien servie par 
l’éducation absolument supérieure que reçoivent nos jeunes 
apprentis, stimulée parle goût du public, qui progresse d’une 
façon constante, cette belle industrie, cet art — donnons 
lui ce titre mérité — commence à se transformer et à entrer 
dans des voies nouvelles. Déjà la main-d’œuvre est arrivée 
à un point de perfection tel que tout meuble ancien, si 
réussi qu’il soit, peut désormais être exactement copié. 
Mais à côté des chefs-d’œuvre que des ouvriers merveilleu- 
sement entraînés ne cesseront pas de produire et qui sont 
et resteront toujours réservés aux personnes riches, on 
peut prévoir la prochaine apparition d’un mobilier élégant, 
commode et assez bon marché pour être à la portée des 
bourses les plus modestes. De cette façon la possession 
de meubles sagement pondérés, bien construits, ornés avec 
goût, ne sera plus le privilège de quelques classes excep- 
tionnellement fortunées ; et la menuiserie française, se con- 
formant, une fois de plus, aux besoins d’une société nou- 
velle, satisfera aux légitimes exigences de ce luxe honnête 
auquel peut prétendre une grande et laborieuse démo- 
cratie. 




PREMIÈRE PARTIE 



I. — Définition de la menuiserie. Différentes sortes de 

bois qu’elle met en œuvre 

II. — De la façon dont le bois est débité et des précautions 



exig'ées pour sa mise en œuvre 11 

III. — Des diverses classes de menuisiers. — Des menuisiers 

en bâtiment et de leurs principaux ouvrages 17 

IV. — • Des lambris 20 

V. — ■ Des assemblages 32 

VI. — Des moulures 40 

VII. — ^ Le menuisier en meubles. — Les meubles à bâtis et 

à panneaux 44 

VIII. — Les meubles à bâtis 61 



DEUXIEME PARTIE 

I. — Réflexions générales. — Les premiers âges. — L’art du 

bois cbez les Égyptiens 103 

II. — L ’art du bois en France du xiii® au xv® siècle. — • Les 
charpentiers de la petite cognée. — Origine de la me- 
nuiserie proprement dite 109 

III. — La menuiserie à l’époque de la Renaissance et durant 

les premières années du xvii® siècle 129 

IV. — La menuiserie pendant la seconde moitié du xvii® siè- 

cle et la première moitié du xviii® 139 

V. — La menuiserie depuis le milieu du xviii® siècle jusqu’à 

nos jours 150 



MPRIME 



POUR M. GH. DELAGRAYE 

PAR LA 

SOCIÉTÉ ANONYME d’iMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE 
JULES BARDOUX, DIRECTEUR